5e rang

Le dernier projet du tandem Lussier-Poirier

Sylvie Lussier et Pierre Poirier fêteront leur 30e anniversaire d’écriture en duo cette année. Trois décennies pendant lesquelles ils ont créé 4 et demi, Les aventures tumultueuses de Jack Carter, L’auberge du chien noir, le film L’odyssée d’Alice Tremblay, ainsi que 5e rang, qui sera probablement leur dernier projet pour la télé.

Dans un monde idéal, les auteurs rêvent de cinq saisons pour cette nouvelle série annuelle, mais leurs succès passés ne garantissent rien. « On va sûrement écrire la deuxième bientôt, sans savoir si elle ira en production, mais rien n’est signé encore, explique Sylvie Lussier. On n’a pas de passe-droit. »

En entrevue, Pierre Poirier affirme que sa retraite approche. « J’arrive pas mal à ma fin, dit-il. Je vais continuer à écrire, peut-être un roman, un film ou une pièce de théâtre, mais des séries de 24 heures par année pour la télévision, ouf ! »

Sa fidèle complice explique que les deux années de développement de 5e rang ont été pénibles. « Il y a moins d’argent qu’avant, alors tout le monde est plus frileux. Il faut justifier chaque affaire à beaucoup d’intervenants. Ça n’a pas été facile… »

La série raconte l’histoire de Marie-Luce, l’aînée de cinq sœurs, qui porte à bout de bras une ferme porcine bio et qui apprend la mort de son mari, dont le corps a été retrouvé en partie dévoré par les porcs. Une découverte qui ébranlera la famille et le village en entier.

Les créateurs réfléchissent à ce scénario depuis trois ans. « Au départ, on s’intéressait au domaine agroalimentaire, se souvient Sylvie Lussier. On a longtemps jonglé avec l’idée d’écrire sur un marché paysan, mais on a dévié vers le producteur. » Un métier que le scénariste connaît bien. « J’ai travaillé dans des fermes avicole et laitière toute ma jeunesse », souligne-t-il.

Tourner à la campagne

Après deux décennies à écrire des intrigues tournées en studio pour 4 et demi et L’auberge du chien noir, la dernière fiction produite en interne par Radio-Canada, ils ont eu envie d’air pur. « On se sert de la beauté des lieux pour écrire, s’exclame Pierre Poirier. Quand il vente, les feuilles bougent. C’est la vraie vie et c’est super intéressant. »

Sa collègue explique que le paysage devient un personnage qui peut appuyer l’état d’esprit des réels personnages, ainsi qu’une contrainte supplémentaire. « On doit rentrer tout ce qu’on veut dire en 4,2 jours de tournage par épisode, mais sans contrôler l’environnement. »

Puisque l’équipe ne tourne pas les scènes dans l’ordre et que la production s’est terminée en novembre, la neige est apparue et certains passages n’étaient plus raccord. « Il a fallu réécrire des scènes pour l’intérieur, dit Sylvie Lussier. Mais le résultat est tellement magnifique que ça mérite toutes les contorsions faites en fonction de la météo. »

Une femme qui dirige

Par souci de crédibilité, le tandem a visité deux fermes bio et rencontré une association de femmes agricultrices pour comprendre leur quotidien. « On a été très étonnés de voir à quel point elles faisaient face au sexisme encore aujourd’hui, dit l’auteure. Ça a teinté notre écriture. »

En effet, 5e rang est une série dramatique avec quelques touches de légèreté et une « twist » policière. « On reconnaît quand même notre touche, assure Sylvie Lussier. Les personnages sont toujours au centre de nos histoires, plus que les péripéties. Ils sont réfléchis et très incarnés. »

L’histoire gravite autour de Marie-Luce, de ses deux filles et de son neveu, qui vient donner un coup de main à la ferme. Les téléspectateurs découvriront également les quatre sœurs aux caractères très différents de celui de l’agricultrice – une enseignante, une artiste multidisciplinaire nulle, une femme à la maison et une autre qui fait pousser du pot – et l’énorme voisinage. « C’est un village québécois où tout le monde est né là. Ils sont allés à l’école ensemble, ils y vivent encore et ils savent tout de leur passé », affirme Pierre Poirier.

Ainsi, les villageois seront nombreux à vouloir mettre leur grain de sel dans le drame de Marie-Luce, une femme que les auteurs présentent avec affection comme une battante. « Son mari était joueur, alcoolique, il courait les femmes à gauche et à droite, pendant qu’elle tenait la ferme sur ses épaules », révèle l’auteur. « Tout le monde se demande pourquoi elle est restée avec ce trou de cul somme toute sympathique, ajoute Sylvie Lussier. Il était un bon père de famille et un bon boss. Mais à sa mort, toutes ses histoires seront révélées au grand jour. »

On découvrira rapidement qu’il avait une aventure avec la plus jeune sœur du personnage principal. « Ça va la jeter à terre, mais elle se relève toujours, ajoute l’auteure. La ferme n’attend pas. Marie-Luce a le sens du devoir, sans être rigide. Elle a la terre dans le sang et elle veut que son entreprise réussisse, mais c’est une hypersensible. »

La dualité du personnage et les histoires de son entourage ont été magnifiées par le réalisateur Francis Leclerc. « Il apporte un regard poétique et plus cinématographique à nos textes, explique Sylvie Lussier. En téléroman traditionnel, on ne peut pas montrer grand-chose, on raconte davantage. Mais Francis nous a encouragés à montrer plus. On a coupé beaucoup de dialogues dans les premiers épisodes. On a appris cette façon de raconter. C’est une belle rencontre. »

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