Actualités

« Mademoiselle » plutôt que « docteure »

Parfois appelées par leur prénom ou privées de leur titre dans des publications, des médecins québécoises déplorent un traitement discriminatoire.

En donnant le titre de « mademoiselle » plutôt que de « docteure » à une médecin ayant publié un article scientifique dans ses pages, la revue médicale américaine Contemporary Pediatrics a causé une petite tempête sur les médias sociaux cette semaine. Beaucoup reprochent à la publication de faire de la discrimination. La situation a d’autant plus choqué les critiques que l’un des coauteurs de l’article, le Dr Eric H. Kossoff, portait, lui, le titre de « docteur ».

Invitées à réagir à cette situation, des médecins québécoises ont souligné que de telles situations discriminatoires sont fréquentes dans la province, citant même en exemple la plus récente page couverture de la revue L’actualité présentement en kiosque, où les noms de certaines des 100 personnes les plus influentes du Québec sont présentés.

Aux côtés des noms de Guy A. Lepage, François Legault et Véronique Cloutier figurent les noms du Dr Gilles Julien et de… Diane Francœur. Spécialiste en obstétrique et gynécologie, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), la Dre Francœur avoue ne pas avoir remarqué cette différence de traitement. « Ça ne m’offusque pas. Mais c’est une réalité qui arrive souvent », note-t-elle.

Le rédacteur en chef de L’actualité, Charles Grandmont, souligne que dans les pages intérieures de la revue consacrées au palmarès, « aucun médecin n’a de titre associé à son nom », que ce soit « Diane Francœur (no 19), Gilles Julien (no 51), Louis Godin (no 95) ou Gaétan Barrette (mentionné dans le no 70). »

« Dans le cas de Gilles Julien, nous avons choisi d’ajouter le terme Dr à son nom sur la page couverture pour que les gens sachent immédiatement de qui il s’agit, vu la notoriété de la Fondation du Dr Julien, explique M. Grandmont. Cela dit, nous prenons note du commentaire et nous allons continuer à être vigilants pour assurer un traitement équitable à tous les médecins du Québec dans les pages de L’actualité. »

Au début de novembre, dans un article sur l’usage des cannabinoïdes comme traitement pour l’épilepsie paru dans Contemporary Pediatrics, la Dre Susan L. Fong était présentée dans sa biographie comme « Mademoiselle Fong ». Fellow en neurologie pédiatrique à l’hôpital Johns Hopkins, la Dre Fong est pourtant titulaire de deux doctorats. Le fellowship est d’ailleurs une formation complémentaire qui permet à un médecin déjà en pratique de se spécialiser dans un domaine médical pointu.

« Incroyable ! Deux doctorats et elle est “mademoiselle” alors que lui est “docteur”. »

— La Dre Jenny Hobbs, de Seattle, sur Twitter mercredi

Éditrice adjointe de Contemporary Pediatrics, Diane Carpenteri dit avoir rapidement corrigé l’information. « Nous avons joint ce matin la Dre Fong. Son titre apparaît correctement dans sa signature d’article, toutefois, une coquille s’est glissée dans sa biographie. Nous avons pris tous les moyens pour corriger cette coquille sur notre site web, notre application mobile et nos éditions électroniques », a déclaré Mme Carpenteri à La Presse, mercredi.

Cas fréquents

Médecin du sport à Laval, la Dre Alexandra Bwenge estime que les situations de ce genre où les femmes médecins se font appeler par leur prénom ou sont privées de leur titre alors que leurs collègues masculins se font appeler « docteur » sont bien plus fréquentes qu’on ne le pense. « En entrevue dans les médias, ça arrive souvent. Ça m’est déjà arrivé. Chaque fois, je trouve ça injuste et frustrant. C’est encore pire parce que je ne comprends pas pourquoi c’est comme ça. Il n’y a pas de justification. C’est comme si on mésestimait les expertes. Comme si on était vues de façon moins professionnelle », dit-elle.

Professeure de littérature à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et spécialiste en études féministes, Martine Delvaux croit que le cas de L’actualité tout comme celui de la revue médicale américaine sont des manifestations de « sexisme ordinaire ». « Oui, c’est une coquille. Mais ce n’est pas cosmétique. C’est l’inconscient social qui surgit », affirme Mme Delvaux.

Selon elle, cette différence de traitement peut en partie être expliquée par l’exigence historique envers les femmes d’être plus modestes. « Le sexisme est insidieux. Et les femmes médecins s’en plaignent beaucoup. Le biais sexiste, il est là », note Mme Delvaux. Celle-ci cite en exemple une étude publiée en 2017 dans le Journal of Women’s Health qui a démontré, après avoir analysé plus de 300 présentations faites lors de grands congrès médicaux, la discrimination dont sont victimes les femmes spécialistes faisant partie de groupes d’experts. « On présentait bien plus souvent les femmes par leur prénom et les hommes par leur titre, comme docteur », résume Mme Delvaux.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.