Le Petit Livre vert du cannabis

Parlons des vraies affaires

Fini le débat sur les bienfaits et les dangers de la légalisation de la marijuana ! À quelques semaines de l’entrée en vigueur de la Loi canadienne sur le cannabis, mieux vaut être bien renseigné sur le sujet. Avec Le petit livre vert du cannabis – Un guide de survie, qui vient de paraître, les collègues Tristan Péloquin et Philippe Mercure nous éclairent sur une foule de questions pratiques liées à la consommation du cannabis.

Rassurez-vous, il n’y a aucun lien avec le Livre vert de feu Mouammar Kadhafi, qui y exposait jadis sa vision de la révolution libyenne. Il s’agit plutôt d’un clin d’œil aux documents soumis à l’Assemblée nationale qui font l’analyse d’une question d’intérêt public. Le but des journalistes Tristan Péloquin et Philippe Mercure étant justement de parler de cannabis « sans banaliser, ni dramatiser ».

Qu’entendez-vous par guide de survie ?

Tristan : Depuis une dizaine d’années, on parle d’un marché qui s’est fabriqué un langage, avec une définition assez claire de ce que sont les produits, mais avec beaucoup de prétentions. Notre but était d’amener les gens à comprendre ce langage en départageant le vrai du faux. On parle d’une plante qui est quand même assez complexe.

L’élément psychoactif du cannabis est le THC (tétrahydrocannabinol). On sait que le taux de THC ne cesse d’augmenter. Est-ce qu’on peut s’attendre à ce que le cannabis légal soit de plus en plus fort ?

Tristan : Ça va dépendre de l’offre et de la demande. Il y a une limite à ce qu’une plante puisse produire du THC. Je pense qu’on va se rendre compte qu’il y a beaucoup de fumeurs du vendredi qui ne veulent pas nécessairement se défoncer.

Philippe : La grande différence, c’est qu’on va connaître le taux de THC. Si je fais une analogie avec l’alcool, quand on fume du pot, on ne sait pas si on va boire une Bud Light ou un verre de Jack Daniels. L’effet est impossible à prévoir. D’après moi, il va y avoir un marché pour les gens qui veulent des produits moins forts.

On dit que le CBD (cannabidiol) atténue les effets psychotropes du THC et diminue l’anxiété. Est-ce que ses vertus médicamenteuses sont si prometteuses ?

Philippe : Oui. Moi, j’ai fait des entrevues avec des médecins qui, au début, prescrivaient du pot médical avec du THC et qui optent pour des produits à base de CBD. Tout ça est en train d’être documenté, même s’il n’y a encore aucune étude clinique qui le confirme. Mais il y a des milliers de patients au Québec qui reçoivent ces traitements à base d’huile – dans le cadre d’un protocole de recherche – et qui répondent bien à ces traitements. C’est aussi utilisé pour traiter certains cas d’épilepsie.

La clé, dites-vous, est de trouver le ratio de THC et de CBD qui nous convient. Mais vous dites que les principales variétés de cannabis, Sativa et Indica, ont des taux de THC et CBD similaires et que les différentes souches aux noms évocateurs – Lemon Haze, Girl Scout Cookies, Blue Dream, etc. – sont parfois faussement identifiées… donc comment y voir clair ?

Tristan : Le modèle canadien va justement nous permettre de le savoir. Ça va être testé en laboratoire et indiqué sur l’étiquette. Les noms de souches changent un peu parce que les entreprises veulent brander leurs produits. La souche apparaîtra sur la contre-étiquette, à l’arrière.

Autre élément du cannabis : les terpènes, ces molécules aromatiques qui donnent une saveur aux fleurs séchées. Le linalol a un arôme floral, le limonène, une fragrance d’agrumes, l’humulène, une odeur terreuse, etc. Qu’est-ce que vous avez appris sur les terpènes ?

Philippe : Ma prédiction, c’est qu’on va beaucoup entendre parler des terpènes dans les prochaines années parce que si on regarde ce qui se passe avec le vin, on passe beaucoup de temps à analyser les arômes et les saveurs. On va faire la même chose avec le pot, ça va exploser, cette affaire-là ! Aux États-Unis [dans les États qui ont légalisé le cannabis], ils vont jusqu’à prétendre que tel arôme, combiné au THC ou au CBD, va t’aider à dormir, te rendre créatif. Mais il n’y a aucune démonstration scientifique de cela.

Vous le dites vous-mêmes dans votre livre : « Considérant le nombre de personnes qui consomment du cannabis, le manque de connaissances est criant. » Avec toutes les nuances que vous faites, on a l’impression qu’on sait peu de choses…

Philippe : C’est clair. Les Académies nationales des sciences, de génie et de médecine des États-Unis [qui ont épluché 10 000 études scientifiques] concluent qu’on ne sait pas grand-chose sur les effets à long terme du cannabis sur la santé humaine. On peut espérer que la légalisation du pot entraînera une augmentation des recherches.

L’avantage de la transparence est-il exagéré ?

Tristan : Les mécanismes de surveillance du gouvernement sont gigantesques. C’est aussi contrôlé que l’industrie pharmaceutique, on est dans ce genre de production-là. On a comparé les plants de cannabis certifiés par des laboratoires avec des plants provenant du marché noir et le résultat est incroyable. Les plants illégaux étaient des royaumes à champignons et à moisissures avec des taux de pesticides 1000 fois plus élevés que dans l’industrie légale. C’est fait par des gens qui ne connaissent pas ça.

Qu’est-ce qui va se passer avec le cannabis vendu sur le marché noir ?

Tristan : Le gouvernement a déjà indiqué qu’il avait la volonté d’intégrer des microproducteurs du marché noir dans le marché légal. Cela dit, ils vont continuer d’exister. Il n’y aura peut-être plus d’enquêtes criminelles, mais des enquêtes fiscales. Tu vends du cannabis sans payer tes taxes ? Le fisc va te réclamer de l’argent. Ce qu’on voit aux États-Unis, c’est que les groupes criminels délaissent la production de cannabis, mais ils la détournent. C’est plus facile d’envoyer du monde acheter une once de pot par jour et de le revendre.

Philippe : Les groupes criminels vont devoir s’ajuster parce qu’ils vont perdre de l’argent. Ils vont baisser leurs prix, sûrement offrir des produits qui ne sont pas encore légaux comme du concentré de marijuana. Pour l’instant, ils ont le haut du pavé de ce marché-là.

Vous dites que la façon la plus sécuritaire de fumer son cannabis est d’utiliser un vaporisateur. Vous prenez quand même parti, là…

Philippe : Ce n’est pas nous qui le disons. Il y a plusieurs médecins qui nous l’ont confirmé. La fumée produite par la combustion du pot contient une centaine de sous-produits, dont du goudron et de l’ammoniac, alors qu’avec la vaporisation, on retrouve les cannabinoïdes et trois autres composés, donc c’est clair que c’est moins nocif.

La question de la conduite avec les facultés affaiblies est très intéressante. Le test de salive vise à établir le taux de THC, mais vous expliquez bien que les effets du pot sont à leur maximum 90 minutes après avoir fumé et que le taux de THC est alors diminué de 80 %. Quelle est la meilleure approche pour les services policiers ?

Philippe : C’est un gros défi. Il va falloir qu’ils se basent sur un ensemble de critères. Il faut d’abord avoir une raison d’arrêter quelqu’un. Une conduite erratique, par exemple. Après, il y a des tests en plusieurs étapes qui vont permettre aux policiers d’obtenir leur preuve. Si tu n’es pas capable de toucher ton nez ou de marcher droit, ils vont le savoir. Le taux de THC n’est qu’un critère.

Une des plus grandes inquiétudes est l’effet du cannabis sur le cerveau en développement des adolescents. Qu’est-ce qui fait consensus sur cette question?

Philippe : Il y a une catégorie de gens qui semblent prédisposés à faire des psychoses, qui peuvent avoir des problèmes de santé mentale en consommant du cannabis. C’est un déclencheur. S’il y a des maladies mentales dans la famille, de la schizophrénie, c’est sûr qu’en fumant du pot, le risque d’avoir des problèmes de santé est plus élevé. L’autre consensus, c’est que les ados qui fument régulièrement – par exemple, tous les jours – risquent d’avoir des problèmes. Il y a aussi un risque de dépendance psychologique, qui touche 16 % des jeunes.

Quelles sont les restrictions qui risquent de toucher au quotidien des gens qui consomment du pot ?

Tristan : Les locataires ne pourront pas nécessairement fumer dans leur logement – les propriétaires pourraient l’interdire dans leur bail en invoquant la nuisance par les odeurs, la perte de jouissance, c’est bien balisé par les tribunaux. Traverser la frontière américaine avec du pot demeure illégal, donc surveillez bien vos poches… On n’est pas censé non plus avoir de pot sur soi dans une garderie. Et puis apparemment, il sera illégal de vendre des t-shirts sur lesquels on a imprimé la plante de cannabis…

Au cours de votre recherche, quelle est la question qui vous est apparue comme étant la plus épineuse ? Pourquoi ?

Philippe : L’impact sur le cerveau des ados est une question importante et complexe, il va falloir approfondir les recherches là-dessus. Ce n’est pas une question qui vient d’apparaître. La majorité des consommateurs de pot ont entre 16 et 20 ans. Est-ce qu’ils vont fumer plus ? Au Colorado, il y a eu une légère augmentation, mais qui était déjà commencée, donc c’est difficile à dire.

Tristan : Dans les États américains qui ont légalisé le cannabis, on a noté une baisse de la consommation d’alcool. C’est le gros enjeu des prochaines années : la pénétration du cannabis dans les sphères habituelles où se trouve l’alcool, notamment par l’entremise de boissons au cannabis enivrantes que le marché va chercher à vendre dans les restaurants et les bars.

Le petit livre vert du cannabis

Tristan Peloquin et Philippe Mercure

Québec/Amérique

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