La Presse en Irlande

Révolution tranquille à l’irlandaise

,  — Irlande — Plus de 50 ans après le Québec, l’Irlande vit à son tour sa propre « Révolution tranquille », selon le premier ministre Leo Varadkar, qui a utilisé cette expression pour décrire l’affranchissement de la société irlandaise du joug de l’Église catholique.

La légalisation de l’avortement, approuvée par 66 % de la population lors du référendum du 25 mai dernier, est le signe le plus évident de cette transformation – l’Irlande était le dernier pays européen, avec Malte, à interdire encore l’interruption volontaire de grossesse. En 2015, 62 % des citoyens avaient aussi cautionné par référendum le mariage entre conjoints de même sexe.

Dans les deux cas, la population s’est prononcée clairement contre les positions du clergé.

« Ces résultats démontrent que l’Église n’a plus l’autorité morale pour influencer la société. »

— Emer O’Toole, professeure en arts de la scène à l’École d’études irlandaises de l’Université Concordia, qui commente l’actualité dans plusieurs médias irlandais

Pas moins de 6 autres consultations sont prévues au cours des 18 prochains mois. Elles devraient confirmer le fossé qui se creuse entre la population et l’Église catholique, sur des questions comme le divorce, le blasphème et le rôle des femmes au foyer.

« Nous sommes à l’apogée d’une révolution tranquille qui se déroule en Irlande depuis une vingtaine d’années », a indiqué Leo Varadkar après le référendum sur l’avortement, en soulignant à quel point la société avait changé rapidement.

Ouvertement gai, M. Varadkar est devenu premier ministre en juin 2017.

L’un des pays les plus catholiques

Pendant la campagne référendaire sur l’avortement, des prêtres ont menacé leurs ouailles de refuser la communion à ceux qui votaient en faveur de la légalisation, avant de se faire dire par leurs supérieurs de ne plus parler de politique lors des services religieux.

« Les gens n’acceptent plus de se faire dicter quoi penser », souligne Gladys Ganiel, chercheuse à l’Institute for the Study of Conflict Transformation and Social Justice de l’Université Queen’s, à Belfast.

Surtout que les allégations d’abus commis par les communautés religieuses dans des établissements pour mères célibataires et pour enfants illégitimes, qui ont commencé à faire surface il y a quelques années, ont fait un tort considérable à la réputation du clergé, qui n’a jamais admis ses torts.

Le désir du clergé d’influencer la politique rappelle le Québec d’avant la Révolution tranquille des années 60.

« Le Québec a connu le processus de sécularisation le plus rapide dans le monde occidental, et c’est sensiblement la même chose qui se produit en Irlande maintenant. »

— La professeure Gladys Ganiel

Comment l’Église a-t-elle maintenu son influence si longtemps en Irlande ? « Si nous y arrivons plus de 50 ans après le Québec, c’est notamment parce que l’Église contrôle toujours la plupart des écoles primaires et plusieurs hôpitaux », explique Jane Suitor, directrice de l’Institut sur l’avenir des médias et du journalisme de la Dublin City University. Native de Montréal, elle se spécialise dans l’étude des référendums.

L’Irlande reste l’un des pays les plus catholiques d’Europe, avec 34 % de la population qui dit fréquenter l’église au moins une fois par mois, selon une étude récente du Pew Research Centre. Mais dans les années 80, c’était 90 % des Irlandais qui allaient à la messe dominicale.

Jusqu’à cette année, les écoles pouvaient encore favoriser l’admission des enfants baptisés, même si l’éducation est financée par l’État.

C’est d’ailleurs pour leur assurer une place à l’école que bien des familles irlandaises font encore baptiser leurs enfants, selon Emer O’Toole.

Mais le ministère de l’Éducation vient d’interdire cette pratique, ce qui pourrait se traduire par une réduction draconienne du nombre de baptêmes.

« L’Église tente de s’accrocher à son pouvoir passé, mais le clergé a refusé pendant trop longtemps d’écouter l’opinion des gens », dit Gladys Ganiel. Selon elle, même la visite à Dublin du pape François à la fin du mois ne pourra pas ramener la ferveur religieuse de jadis dans l’île d’Émeraude.

Référendums à la chaîne

Pourquoi les référendums sont-ils si fréquents en Irlande ? La Constitution a été adoptée en 1937, à une époque où le clergé catholique exerçait une autorité morale totale sur la société. Elle est très détaillée, et chaque changement doit être approuvé par référendum. Le gouvernement a décidé en 2008 de constituer une assemblée de citoyens chargée de se pencher sur la modernisation de la Constitution. Les questions soumises au vote populaire sont le résultat de cet exercice. Il y a eu 36 référendums depuis 1937, ce qui est loin de la Suisse, qui a tenu plus de 180 référendums depuis 20 ans.

À la maison, les femmes ?

La Constitution stipule encore que le rôle domestique des femmes « apporte à l’État un soutien sans lequel le bien commun ne peut être atteint. L’État, par conséquent, s’efforce de veiller à ce que les mères ne soient pas obligées par les nécessités économiques à travailler en négligeant les devoirs de leurs foyers ». Ces articles sont considérés comme anachroniques par la plupart des Irlandais. « Surtout qu’ils ne sont que symboliques. Ils laissent entendre que l’État accorderait un soutien financier aux mères au foyer, ce qui n’est pas le cas », note Jane Suitor, de la Dublin City University. La consultation sur l’élimination de ces passages aura lieu en octobre, en même temps que l’élection présidentielle.

Indulgence pour le blasphème

Les Irlandais devront aussi se prononcer sur le retrait du délit de blasphème de la Constitution lors de la consultation d’octobre. Tenir des propos blasphématoires peut entraîner une amende de près de 40 000 $, mais personne n’a jamais été condamné pour une telle infraction. Les élus ont commencé à discuter de son abrogation en 2015, lorsque des représentants de la communauté musulmane ont demandé des sanctions contre Charlie Hebdo, qui venait de publier sa fameuse caricature du prophète Mahomet. Le ministre de la Justice, Charlie Flanagan, a expliqué que le retrait de cette disposition permettrait de montrer au reste du monde l’évolution de la société irlandaise.

Divorcer, après réflexion seulement

La légalisation du divorce, en 1996, était accompagnée d’une condition : les époux doivent avoir vécu séparés pendant au moins quatre ans avant de pouvoir mettre fin à leur mariage. On ne propose pas d’éliminer cette « période de réflexion », lors de la consultation qui se tiendra en 2019, mais de la réduire à deux ans. Les autres questions référendaires des prochains mois porteront sur la réduction de l’âge du vote à 16 ans, sur l’élection des maires au suffrage universel (le maire est actuellement le chef du parti porté au pouvoir) et sur le droit pour les Irlandais vivant à l’étranger de voter à l’élection présidentielle.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.