Tani

Le petit Mozart des échecs

La vie de ce jeune réfugié venu du Nigeria a basculé quand il a découvert, à 7 ans, le jeu des rois. Tout Manhattan s’enthousiasme.

Un an pour devenir virtuose ! Logé dans un foyer pour SDF avec sa famille, Tani est initié aux échecs à l’école. Coup de foudre pour ce jeune matheux, qui y consacre tout son temps libre. Le soir, son père lui prête son ordinateur pour qu’il joue en ligne. Le samedi, sa mère l’emmène à des entraînements gratuits à Harlem. Malgré leur ferveur chrétienne, Tani peut même manquer l’office du dimanche en cas de tournoi. En mars 2019, le petit Nigérian est devenu champion de l’État de New York dans sa tranche d’âge. Bouleversés par son histoire qu’il raconte dans un livre à paraître aux États-Unis, des centaines d’Américains se sont mobilisés pour l’aider. Un appartement gratuit, plus de 200 000 euros… Les parents ont accepté le logement, mais ils ont trouvé plus juste de consacrer l’argent à ceux qui en avaient vraiment besoin.

Habillé comme n’importe quel gamin américain, il mesure 1,40 mètre, et sa frimousse est adorable. Mais, quand il se présente, il dit à peine bonjour et vous transperce de ses yeux noirs, fixes, lunaires, comme s’il s’étonnait qu’on s’intéresse à lui. Tanitoluwa Adewumi, 9 ans, est « ailleurs ». Il ne lève le nez que pour vous assurer du bon fonctionnement de votre enregistreur. « S’il y a une bande rouge en haut de l’écran, c’est que ça marche », glisse-t-il d’une petite voix basse et aimable.

Pas le temps de le remercier, il s’est déjà replongé dans son iPhone. Pour quoi faire ? « Je joue aux échecs », répond-il sur le ton de l’évidence. Tani, comme tout le monde l’appelle, a découvert cette discipline il y a seulement deux ans. Mais, l’an dernier, il a remporté l’un des tournois les plus difficiles du pays, celui de l’État de New York. Il affiche alors au « classement Elo » (système officiel d’évaluation) un score supérieur à 1500, niveau qu’ont les très grands joueurs.

« Je n’ai jamais vu un enfant aussi précoce, doté d’une telle mémoire. »

— Shawn Martinez, coach deTani

La vie n’a pourtant pas été tendre avec Tani. Avant d’arriver aux États-Unis, il a grandi à Abuja, capitale administrative du Nigeria, où il est né. Kayode, son père, a créé une imprimerie qui emploie 13 salariés. Oluwatoyin, sa mère, diplômée de l’université, travaille au service marketing d’une banque. Avec son frère aîné, Austin, 16 ans aujourd’hui, Tani est élevé dans le confort et la foi religieuse, tendance pentecôtiste, mouvement chrétien qui se distingue du catholicisme par l’importance accordée aux dons du Saint-Esprit… D’ailleurs, il aurait des raisons de chanter ses louanges  : le Bon Dieu a été généreux avec lui  ; à l’école, il est fort en tout, surtout en maths.

Seulement voilà : le Nigeria est déstabilisé par Boko Haram, groupe militant islamiste, qui se réclame de l’idéologie sanglante de Daech, les chrétiens sont des ennemis. En avril 2017, une bombe fait de nombreuses victimes parmi les voisins des Adewumi. Pour Kayode, cette explosion près de sa porte est l’attentat de trop. Il choisit l’exil. Direction l’Amérique, qui a accordé un visa à toute la famille.

Le 15 juin 2017, Tani atterrit à l’aéroport de Newark, à côté de New York. Le surlendemain, ses parents postent sur leur page Facebook ses premières photos dans la cour d’un motel triste et anonyme du New Jersey. Fini la couleur, la chaleur du Nigeria. Le père sait que la vie ne va pas être rose aux États-Unis. Mais Tani sourit. Il n’a que 6 ans. Pour lui, c’est juste une aventure.

Un oncle les attend à Memphis, dans le Tennessee. Pour rejoindre la ville d’Elvis Presley, pas question d’acheter un billet d’avion : ils prennent le bus Greyhound, beaucoup moins onéreux. Tani a le nez collé sur la vitre. Son père se dit « frappé par le bon état des routes et des lampadaires ». Pour cet entrepreneur, l’Amérique est un eldorado. Il a tout laissé derrière lui, mais il est convaincu qu’avec son expérience professionnelle il s’en sortira : contrairement à beaucoup d’immigrés, il n’arrive pas les mains vides. Il gagne un peu d’argent en devenant chauffeur de taxi pour Uber, puis décide d’installer la famille à New York, « la ville de tous les possibles ». Une association chrétienne d’aide aux sans-abri lui trouve un refuge et une école gratuite pour ses enfants, en plein cœur de Manhattan.

La municipalité de New York, démocrate, veut honorer sa réputation de ville d’accueil. Elle dépense des millions de dollars, chaque année, dans la location d’hôtels modestes qui offrent un toit aux sans-abri. La famille Adewumi s’installe ainsi sur Park Avenue, un des quartiers les plus chers de New York. Certes, le Clarion est un établissement sans charme entre la 29e et la 30e Rue. Tani occupe une chambre avec son frère à un étage, et ses parents une autre à l’étage des adultes, mais tous savent qu’ils ont beaucoup de chance de ne pas se retrouver sous les ponts. Alors on cache sa tristesse. La mère ne dit pas qu’elle souffre de ne pas se sentir chez elle, et surtout « de ne pas pouvoir cuisiner », car tout le monde doit se retrouver dans le restaurant de l’hôtel, qui sert des repas gratuits. 

Quand il est arrivé, Tani parlait encore un anglais avec un fort accent nigérian difficilement compréhensible. À la différence de ses parents, il le perd extrêmement vite. Mais, un soir, il rentre en pleurs. Il vient d’avouer à un camarade de classe qu’il habitait dans un refuge pour sans-abri. Le gamin s’est moqué de lui.

Heureusement, il y a les échecs. Pour son école, la très progressiste public school 116, ils font partie du cursus. Jane Hsu, la proviseure, voit dans cette discipline le véhicule idéal pour éveiller les enfants à la réflexion critique et stratégique. À son premier cours, Shawn Martinez lui enseigne les rudiments : « Tani avait une soif d’apprendre incroyable, j’avais l’impression de me voir à son âge », raconte le coach, persuadé que les échecs l’ont « sauvé » de son enfance difficile.

La suite relève du conte de fées à l’américaine. Shawn appartient au club d’échecs Impact Coaching Network (ICN), qui entraîne les enfants surdoués. Ses parents n’ont pas les moyens de régler les frais d’inscription. Qu’importe, Russell Makofsky, le patron du club, accepte de le prendre gratuitement.

« Je ne l’ai pas fait par philanthropie, précise-t-il aujourd’hui. Ce gamin avait un potentiel hors norme, je savais qu’il fallait juste que je le fasse travailler pour qu’il devienne champion. »

— Russell Makofsky, patron du club d’échecs Impact Coaching Network

Désormais, Tani passe des heures à jouer. Tous les jours, à l’école ou sur les échiquiers en béton du Washington Square Park, un jardin public pas très loin de l’hôtel. Il tente sa chance à un premier championnat, où il échoue, mais remporte bientôt celui de l’État de New York. Un prodige est né. Et Russell, le patron de son club, réalise que l’« histoire extraordinaire » peut se transformer en pluie de dollars.

Un ami le met en contact avec Nicholas Kristof, l’une des grandes plumes du New York Times. Cet éditorialiste est connu pour son engagement. Il sillonne le monde pour en rapporter le récit d’aventures humaines qui lui valent quelques « like » polis sur les réseaux sociaux. Mais celle du petit Tani, qu’il révèle le 16 mars 2019, provoque un raz de marée médiatique. C’est le genre d’histoire que tout le monde adore dans cette enclave anti-Trump. Alors que le président veut construire des murs pour protéger le pays contre l’« invasion des immigrés », ce petit réfugié est la preuve que le talent ne connaît pas de frontières.

Le voilà propulsé sur les plateaux des plus grandes chaînes de télé (CBS, NBC…). Face aux caméras apparaît un enfant gêné, dont les parents semblent dépassés par les événements. Bill Clinton, qui a créé une fondation portant son nom, les reçoit pendant une heure et demie, leur montre des photos de son passage à la Maison-Blanche et offre un ordinateur à Tani pour qu’il puisse s’entraîner… Le gamin est aux anges.

Pendant ce temps, le journaliste Nicholas Kristof croule sous les messages de lecteurs qui se bousculent pour aider financièrement le petit génie. Certains proposent de loger gratuitement les Adewumi. Kristof s’empresse de publier un deuxième papier, où il révèle que Tani a quitté son foyer pour vivre avec ses parents et son frère dans un trois-pièces tout neuf, voisin de son école. Un donateur anonyme a payé le loyer pour un an… D’autres ont versé 250 000 dollars pour lui, sur le compte du site GoFundMe spécialement créé par Russell Makofsky. Un pactole que Tani ne touchera pas. Son père a décroché sa licence d’agent immobilier. Sa mère est devenue aide-soignante à domicile. Chez les Adewumi, désormais, tout le monde travaille.

Alors ils ont pensé à leurs anciens compagnons d’infortune. « On a créé une fondation destinée à aider ceux qui sont vraiment dans le besoin », explique Kayode. Et pour leur donner espoir, Tani a accepté de signer avec Trevor Noah, star de la télé américaine qui va produire un film sur lui, ainsi qu’avec l’éditeur Thomas Nelson, pour raconter son histoire dans un livre à paraître le 14 avril aux États-Unis. Le titre  : My Name is Tani… and I Believe in Miracles (Je m’appelle Tani et je crois aux miracles).

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