Chronique

La pente glissante du succès

La météo était à son pire : un ciel gris et bas, de la pluie drue et froide, des bourrasques et l’automne qui s’invite brutalement dans un festival qui était tropical deux jours plus tôt. Évidemment, Xavier Dolan n’y était pour rien si son film tant attendu arrivait un lundi, la journée la plus creuse du TIFF, en pleine débâcle météo et dans une salle – le Winter Garden – qui a mis du temps à se remplir.

Dehors, des grappes de groupies, transies par la pluie, se sont énervées à quelques reprises en criant un nom inaudible. Était-ce pour Kit Harington, le Jon Snow vedette de Game of Thrones à qui Xavier Dolan a eu la bonne idée – du moins d’un point de vue marketing – de confier le rôle de John F. Donavan, la star du film engagée sur une pente glissante ?

Non, les cris n’étaient pas pour Kit, mais pour Paris Hilton, qui a peut-être été invitée à cette première mondiale pour incarner les dangers du succès et la rapidité avec laquelle on peut passer de star à has been, un des grands thèmes de ce film. (En fait, elle accompagnait son fiancé Chris Zylka, qui interprète un jeune acteur dans le film de Dolan.)

À cause de la météo, des embouteillages ou juste de la vie, The Death and Life of John F. Donovan, le premier film en anglais de Xavier Dolan et une production de 37 millions, a commencé avec 30 minutes de retard. Mais comme nous l’attendions depuis deux ans, on pouvait bien patienter une demi-heure de plus.

Après une présentation très élogieuse de Cameron Bailey, codirecteur du TIFF, et un discours enthousiaste mais un brin cafouilleux du nouveau ministre de Patrimoine Canada, Pablo Rodriguez, Xavier Dolan s’est amené sur scène, bien mis, très poli, avec un cadeau : la lettre qu’il a écrite à Leonardo DiCaprio à 8 ans et dans laquelle il se présente déjà comme acteur, avant d’informer DiCaprio que si jamais il vient tourner à Montréal, il passera une audition pour être assuré d’être dans le film. Déjà, à 8 ans, le petit Xavier ne doutait de rien. Imaginez à 29 ans.

Cette lettre était une jolie façon d’introduire le film de deux heures qui allait suivre, un film attendu depuis 100 ans et qui pouvait difficilement, après ses multiples reports, montages, remontages et ratés, être une totale réussite. 

Comme le disait quelqu’un dont je tairai le nom : ce n’est pas la catastrophe appréhendée, mais ce n’est pas son meilleur film non plus.

Pendant la période de questions avec un public qui – soyons honnêtes – a réservé une belle et longue ovation au film, Xavier a avoué que le personnage auquel il s’identifiait le plus, c’est celui du jeune Rupert de 11 ans, incarné par l’attachant Jacob Tremblay, plutôt que le personnage de John Donovan (Kit Harington), un acteur populaire, incapable d’assumer son homosexualité.

L’aveu de Xavier résume assez bien le problème de ce film, qui est en fait deux films : le film du jeune Rupert qui idolâtre John Donovan et correspond avec lui, et le film de John Donovan aux prises avec les affres du succès.

S’il y a un sujet au cinéma qui est cliché, convenu, voire frelaté, c’est bien le succès et les tourments intérieurs des gens qui le connaissent. D’abord, il y a eu mille films sur le sujet, dont le tout dernier, A Star is Born de Bradley Cooper. Or, Cooper réussit de manière tellement plus sensible et authentique que Dolan à nous captiver avec ce sujet éculé. 

Là par contre où Dolan excelle et retrouve son « mojo », comme disent les Anglais, c’est avec le personnage du gamin de 8 ans, fan fini d’un acteur dont il regarde toutes les émissions religieusement avec un enthousiaste pur et enfantin. L’histoire de cet enfant, exilé à Londres avec sa mère (Natalie Portman), une actrice ratée, qui vit à travers son idole, est riche, touchante et connectée à une émotion réelle et authentique. Alors que le parcours de John Donovan, un acteur populaire de télé qui a peur de sortir du placard et qui s’étourdit dans de grosses soirées rave où la musique est forte et où l’alcool coule à flots, est moyennement intéressant. 

On devine que Xavier Dolan a voulu parler d’un sujet qu’il a lui-même vécu – une célébrité rapide qui l’a propulsé au sommet –, mais pour l’instant, il semble manquer de recul et d’un propos original à nous communiquer. 

Nous montrer à répétition des contre-plongées de New York, vu à vol d’oiseau, de nuit comme de jour, finit par lasser. Les longues tirades intello-philosophiques sur le rôle de l’artiste, sur sa définition, le tout sur fond de où vais-je et dans quelle étagère, aussi.

À l’évidence, Xavier Dolan s’est un peu perdu dans ce film avec trop de moyens, avec trop de grosses vedettes américaines et trop de complaisance d’un entourage qui aurait dû le freiner dans son éparpillement. Mais comme Xavier Dolan est qui il est – un jeune homme exceptionnel, bourré de talent –, il réussit quand même à réaliser un film qui se tient avec des moments intenses, chargés et typiquement « dolaniens ».

Si on se fie à la réaction très chaleureuse de la salle, ce film pourrait fort bien connaître un beau succès. Surtout auprès des fans de Kit Harington.

En même temps, on a le sentiment que les leçons apprises pendant la gestation laborieuse de ce film vont aider Xavier Dolan à avancer et à faire un bien meilleur film la prochaine fois.

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