La Presse aux Prix Juno

Lenoir se défoule, le Québec se distingue

Le passage d’Hubert Lenoir au Gala des prix Juno était attendu par le public et les médias anglo-canadiens. Et l’enfant prodige québécois n’a pas déçu : il a donné un départ grisant à la soirée. Il est toutefois reparti bredouille.

En dépit de ce dénouement étonnant, les nominations québécoises sont nombreuses, à ces 48es prix Juno, et cinq artistes ou groupe d’ici sont repartis avec un trophée hier, laissant présager une nouvelle ouverture pour le Québec dans l’industrie canadienne.

Tout était là : coups de bassin, danse lascive et baiser langoureux avec son guitariste. Lorsqu’il a interprété sa chanson Ton hôtel avec toute la fouge qu’on lui connaît, hier, Hubert Lenoir a montré pourquoi tout le monde parle de lui, y compris au Canada anglophone.

Le favori québécois, avec trois nominations, ne s’est toutefois pas démarqué dans la course aux trophées à London hier. Il s’est fait coiffer au poteau par le grand gagnant de la soirée (et sûrement du week-end), le Torontois Shawn Mendes, pour le prix de l’album pop de l’année.

Lenoir n’a pas non plus décroché le trophée de l’album francophone de l’année. C’est plutôt le rappeur Loud qui a ajouté une victoire à une « année record » qui ne finit pas pour lui, après une nomination sur la longue liste des prix Polaris et trois Félix, notamment.

Pour Loud, toutefois, il est encore impossible de déterminer comment sa musique est reçue par le public anglophone. 

« Avec le genre de musique qu’on fait, c’est difficile de l’apprécier sans comprendre ce qui se dit. Alors on n’a pas beaucoup de feedback. » 

— Loud

« Là où il y a des francophones, et il y en a en dehors du Québec, ça marche. Dans les marchés anglophones, ça reste à prouver », a-t-il expliqué juste après avoir reçu son prix.

Le Québec se fait voir

Le dîner de gala des prix Juno, animé par le chanteur du groupe Billy Talent Benjamin Kowalewicz, était uniquement diffusé en ligne hier. Une trentaine de prix ont été remis, tandis que le reste des gagnants seront couronnés ce soir durant la soirée principale, télévisée sur le réseau CBC.

Pas moins de 16 groupes ou artistes du Québec figurent cette fin de semaine sur la liste des finalistes aux prix Juno. Cinq ont terminé la soirée d’hier un Juno à la main. Outre Loud, Milk & Bone (album électro), le chanteur montréalais Wesli (album de musique du monde) et la compositrice d’origine serbe Ana Sokolović (composition classique de l’année) ont été couronnés vainqueurs. Le groupe saguenéen Voivod, pour son 14opus, a finalement remporté son premier Juno en 36 ans d’existence, soit celui de l’album métal de l’année.

Du côté d’Hubert Lenoir, il restera un trophée à portée de main ce soir, celui de l’album de l’année. Bien que reconnaissant, le natif de Beauport ne croit pas que l’honneur que lui a fait la CARAS (Canadian Academy of Recording Arts and Sciences) en le nommant trois fois, tout francophone et tout marginal qu’il soit, traduise son audace ou son flair, puisqu’il sent que son travail attire de plus en plus l’attention depuis quelque temps déjà au Canada anglais.

Après sa performance remarquée sur la scène des prix Polaris, où il était cité parmi les finalistes, en septembre dernier, le French Canadian nightmare a défrayé la chronique dans bien des médias anglophones.

« Je n’ai jamais vraiment contextualisé mon travail dans un contexte qui est québécois, explique-t-il. De là découlent tous les choix artistiques que j’ai faits pour cet album et dans ma vie en général. » C’est peut-être ça, avance-t-il avec prudence, qui explique l’accueil unanime de son œuvre. Sa musique, il la fait « pour que ça ait du rayonnement partout ».

« Je pense que la musique, l’art en général, devrait être la chose la plus universelle. »

— Hubert Lenoir 

Lorsqu’Hubert Lenoir est sur scène, « l’énergie qu’il donne, sa présentation, elle touche et fait ressentir quelque chose, même s’il y a plein de gens qui ne comprennent pas ses mots, et ça, c’est beau », témoigne son amie Laurence Lafond-Beaulne, du duo Milk & Bone. 

Selon elle, « la langue n’est pas une barrière pour apprécier la musique ». « C’est pas important. Le public s’en fout », ajoute Hubert Lenoir, avec sa désinvolture sérieuse habituelle.

Cela ne veut pas dire qu’il est facile pour la musique francophone de trouver son public au Canada anglais. Hubert Lenoir reconnaît que malgré « une certaine ouverture considérable », « c’est plus rare pour un francophone » de se démarquer comme lui semble le faire. « Je pense que je suis le premier depuis un bout », note-t-il. En effet, avant lui, seule Céline Dion avait obtenu trois nominations aux prix Juno la même année, avec D’eux… en 1996. 

Plus de place aux francophones

Les organisateurs des prix Juno ont « beaucoup travailler » pour faire une place accrue à la francophonie au sein de la célébration ces dernières années, explique le président directeur général de la CARAS, Allan Reid. D’abord en rendant bilingue le formulaire d’inscription, mais aussi en donnant une plus grande place sur la scène à des francophones. Après Hubert Lenoir hier, Loud et Cœur de pirate interpréteront leur chanson Dans la nuit lors de la grande soirée télédiffusée des prix Juno ce soir. 

Laurence Lafond-Beaulne et Camille Poliquin, la deuxième moitié de Milk & Bone, elles, chantent en anglais. « Ça nous a donné un coup de pouce. C’est plus facile d’aller dans le reste du pays », atteste Laurence, qui ne croit pas que le Québec soit « le grand oublié » de l’industrie musicale canadienne. Les « scènes florissantes » à travers le pays – notamment au Québec, en Ontario, à Vancouver – ne se parlent tout simplement pas entre elles, estime la chanteuse.

Hier, le duo de jeunes femmes a raflé le prix Juno pour l’album électro de l’année, un « honneur » pour elles.

Interrogé sur leur écriture en anglais, elles ont déclaré qu’il était naturel pour elles d’écrire leurs textes dans la langue de Shakespeare lorsque vient de temps de « partager [leurs] émotions ». « Nos inspirations musicales ont toujours été anglophones, de la radio ou de ce que nos parents écoutaient », a simplement expliqué Camille. 

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