Michka Assayas

Un miracle nommé Woodstock

Il y a eu des ratés, le chaos, ça aurait pu déraper bien comme il faut… Malgré tout, le festival de Woodstock fut « un petit miracle », estime Michka Assayas, grand spécialiste du rock en France et auteur d’un tout récent livre sur cet événement historique.

En quoi le festival de Woodstock doit-il être considéré comme un événement historique ?

Parce que ça a créé tout de suite sa propre légende et que rien de comparable ne s’est produit depuis dans ce genre de rassemblement. Historique parce qu’il n’y avait jamais eu de concert en pleine nature auparavant. Woodstock fut comme un immense rave party qui aurait été en plus un événement social et politique, avec le côté transgressif, limite illégal. Et parce qu’un demi-million de gens se sont déplacés pour y participer…

Ce ne fut donc pas qu’un événement musical ?

Non. Il y avait tout un faisceau de raisons qui ont poussé ces jeunes à faire le pèlerinage. Certains y sont allés pour la musique, d’autres pour les drogues. Mais ça se passait dans un contexte d’opposition politique. D’un point de vue moral et spirituel, ça a énormément contribué à l’émergence de mouvements nouveaux, par exemple écologistes. Le fait que Woodstock se soit tenu en pleine nature, c’était un peu dans cet esprit-là. Ça a contribué à la réalisation qu’il existait une force de jeunes opposés à un mode de vie relié à la consommation, à l’industrie, à l’aliénation. On était dans un état d’esprit utopiste, libertarien, égalitaire. La musique transmettait une sorte d’aspiration spirituelle à autre chose.

Dans votre livre, vous parlez souvent de « petit miracle ». Pourquoi ?

Parce que ç’a été un rassemblement sans violence, sans tension, sans agressivité, alors qu’il y aurait eu beaucoup de raisons pour que ça tourne mal. Il n’y avait rien à manger, il y avait la queue pendant deux heures pour les toilettes, les gens étaient trempés à cause de la pluie et de la boue, ils essayaient de dormir, ils se faisaient piétiner, ç’a été un chaos pas possible. On peut imaginer que dans une situation pareille, les humains étant ce qu’ils sont, ces gens auraient pu s’entretuer. Mais non.

Comment expliquez-vous cela ?

Beaucoup de gens étaient drogués, et donc passifs, je pense que ça a joué ! Il y avait aussi une forme d’innocence. Une autre explication tiendrait au lieu lui-même. Quand vous organisez un festival dans un endroit idyllique, qui est un amphithéâtre naturel avec un grand lac, il y a de la forêt, la nuit étoilée, ça ne vous encourage pas à la tension. Le contraire d’Altamont, par exemple, qui s’est tenu quelques semaines plus tard sur un circuit automobile. L’endroit était hostile, bétonné, et ça s’est mal passé. Pareil pour Woodstock 1999, qui a eu lieu sur le tarmac d’un aéroport. IIs ont fini par brûler la scène…

En fin de compte, Woodstock a-t-il été un enfer ou un éden pour hippies ?

Ç’a été le chaos, avec des moments de magie qui étaient dus à la musique. Franchement, il y a eu des moments dingues. On s’en rend compte en voyant le film [de 1970 Woodstock]. Quand les Who sont arrivés dans la nuit de dimanche à lundi, ce fut absolument prodigieux. Santana, c’était dément. Joe Cocker, que personne ne connaissait… Il y a eu des moments fantastiques. Les gens ne connaissaient pas la plupart des groupes qui jouaient. Ils les découvraient. C’était complètement inattendu. D’autant que l’ordre de passage prévu était complètement chamboulé.

Est-ce qu’on a tout de suite su que Woodstock entrerait dans la légende ?

Je pense qu’on a pris la mesure tout de suite que c’était un événement comme il n’y en avait jamais eu. Il y a tout de suite eu cette interprétation que oui, des jeunes pouvaient travailler ensemble, se rassembler, s’organiser, vivre selon leurs idéaux, sans que ce soit une catastrophe complète. Il faut savoir qu’il y avait des forces hostiles à ça… Beaucoup avaient peur. Ils se disaient : qu’est-ce que c’est, tous ces jeunes qui se mettent à poil, qui vivent comme des sauvages, qui ne veulent pas servir leur pays au Viêtnam, qui déchirent leurs papiers militaires ? Qu’est-ce que cette jeunesse qui met en danger l’identité des États-Unis ? Ça a impressionné. Oui, c’était chaotique, Il y a eu des ratés, ça a failli tomber du mauvais côté. Mais quand même, à l’arrivée, tout le monde était content.

Jusqu’à quel point le film a-t-il contribué à magnifier l’événement ?

Il lui a donné une résonance incroyable. Pour la première fois, vous pouviez voir au grand écran, avec le son d’une salle de cinéma, des groupes que vous entraperceviez en noir et blanc à la télé dans des programmes ou magazines spécialisés. On voyait aussi les gens. Cette population de jeunes, cette communauté libertaire incroyable qui vivait et jouissait sans entraves. Et sans aucune surveillance du monde adulte. Tout cela allait au-delà d’un phénomène de mode musical.

Et vous ? Pourquoi avoir voulu faire un livre sur Woodstock ?

J’ai vu le film à 11 ans, ça m’a impressionné. Cette réalité presque surhumaine d’une foule de gens très jeunes qui me fascinaient par leur accoutrement, leur discours, leurs regards, c’était comme une bande d’extraterrestres qui était en multicolore dans un monde encore très noir et blanc. Ça m’a ouvert toutes les portes. Et inconsciemment, ça m’a poussé à faire ce que je fais. Je connaissais déjà le rock. Mais ça m’a fait sentir que cet univers-là n’était pas qu’un petit loisir d’enfants. Que ça pouvait avoir l’ampleur d’un monde et submerger le reste. Comme une nouvelle civilisation en train de naître…

Woodstock :  Three Days of Peace & Music

Michka Assayas

GM Éditions

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