Chronique

Le français ou le voile ?

Le français n’est qu’un prétexte. Un prétexte brandi par François Legault pour séduire les nationalistes, notamment ceux situés en région. Un prétexte pour s’attirer les faveurs des électeurs qui jugent trop élevée la proportion d’immigrants dont les femmes sont voilées.

Le souhait de François Legault de protéger langue et culture est légitime, comme le débat sur le nombre d’immigrants. Cependant, il faut se demander si la promesse d’en réduire de 20 % le nombre servirait cet objectif.

D’abord, il faut clarifier les chiffres. Le taux de rétention des immigrants arrivés entre 2006 et 2015 est de 74,2 %, selon les données du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion du Québec. Cependant, la rétention n’est pas très différente au Québec qu’ailleurs au Canada. Selon les données de Statistique Canada, la rétention au Québec n’est que de 3 points inférieure à la moyenne canadienne après 10 ans et elle est tout aussi bonne quand les nouveaux venus parlent la principale langue de la province (ici le français).

Deuxièmement, la part des nouveaux immigrants qui ne parlent pas français (58 % en 2017) est plus importante depuis deux ans principalement en raison du phénomène des réfugiés. Cette catégorie d’immigrants a bondi, passant de 9,4 % du total ces dernières années à 17,6 % en 2016 et 2017. Or, ces immigrants sont plus nombreux à ne pas connaître le français à leur arrivée.

Troisièmement, le Québec dispose de l’essentiel des outils pour rectifier le tir et accueillir des immigrants francophones, puisque les règles le lui permettent.

D’ailleurs, bon an, mal an, le Québec choisit lui-même plus de 70 % de ses immigrants, et la langue est un critère de sélection important.

Enfin, les immigrants qui restent ici doivent envoyer leurs enfants à l’école en français, et ces derniers apprennent rapidement notre langue et ne sont donc pas une menace à cet égard.

Pendant un certain temps, le clan anti-immigration invoquait des arguments économiques pour justifier une diminution du nombre d’immigrants. Leur principal argument reposait sur la situation de l’emploi des nouveaux arrivants, bien plus difficile ici qu’ailleurs au Canada, notamment en Ontario.

La principale étude à ce sujet, qui a servi de référence, a été publiée en 2014 par les chercheurs Brahim Boudarbat et Gilles Grenier. Elle concluait qu’il n’était pas sain d’augmenter le seuil d’immigrants, puisque leur situation économique au Québec était fort peu reluisante. « L’immigration constitue actuellement un fardeau pour les contribuables, du moins à court terme », avaient-ils conclu.

Or, la situation a radicalement changé depuis l’année de référence de leurs données, soit 2011. Le taux d’emploi de l’ensemble des immigrés âgés de 25 à 54 ans est passé de 71 à 78 % au Québec entre 2011 et 2017, et il est maintenant tout aussi élevé qu’en Ontario.

Certes, il reste encore du chemin à parcourir, notamment quant à la reconnaissance des diplômes, la vitesse d’intégration et la qualité des emplois. Néanmoins, la croissance économique, le vieillissement de la population et la pénurie de main-d’œuvre ont transformé la situation.

Non, la vraie motivation de la Coalition avenir Québec (CAQ) pour diminuer l’immigration, selon moi, c’est la séduction des électeurs qui sont mal à l’aise avec les nouveaux arrivants musulmans et, surtout, ceux dont les femmes portent le voile.

Le Québec s’est extirpé du joug de la religion et est devenu laïque relativement récemment. De plus, la révolution féministe a transformé les relations hommes-femmes plus rapidement et plus profondément ici que dans les autres provinces canadiennes et que dans bien des pays européens, notamment. Le voile que portent les femmes – bien que la plupart des Montréalais s’y soient habitués – symbolise des valeurs de religion et de soumission que les Québécois ont rejetées.

C’est ce choc ostentatoire de culture qui fait réagir bien des Québécois, guère autre chose. Qui se plaint, aujourd’hui, des immigrants venus de France, de Belgique, de l’Afrique noire, du Viêtnam ou de la Colombie ?

Un gouvernement de la CAQ, faut-il le rappeler, interdira le port des signes religieux (lire le voile) chez les fonctionnaires de l’État en situation d’autorité, comme les juges, les policiers ou les gardiens de prison. La mesure s’étendra même aux enseignants, selon leur programme.

En disant vouloir protéger le français plutôt que de parler du délicat sujet du voile, la CAQ veut courtiser certains électeurs conservateurs ou nationalistes, sans se mettre à dos les votants plus « libéraux ».

Le hic, c’est qu’une grande proportion des immigrants francophones vient de pays où la religion musulmane est fort présente, comme l’Algérie ou le Maroc.

En réduisant le nombre d’immigrants, non seulement la CAQ privera le marché d’un bassin de main-d’œuvre essentiel, mais elle diminuera aussi la part des Québécois et des francophones dans l’ensemble canadien, affaiblissant politiquement le Québec.

Oui, M. Legault veut protéger notre culture, mais il n’est pas évident qu’une telle politique servirait le Québec, au bout du compte. À moins de trouver d’autres souches d’immigrants francophiles et diversifiées quand le contingent d’immigrants serait de nouveau rehaussé.

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