Marcel Jobin

À 76 ans, le « fou en pyjama » marche toujours

L’ancien athlète olympique s’envolera vers l’Espagne en septembre pour participer aux Championnats du monde des maîtres

Cette douce folie s’est aujourd’hui propagée, mais à l’époque, à la fin des années 50, Marcel Jobin était perçu comme un extraterrestre sur les routes de la Mauricie.

« Les gens me voyaient courir le matin et ils disaient : “Voilà le fou en pyjama qui passe.” Dans ce temps-là, il n’y avait pas de suit Adidas, c’était des culottes en coton ouaté. Et les seuls qui couraient, c’était à l’école anglophone à Shawinigan. Nous, on ne connaissait pas ça. On avait le hockey, le drapeau ou la tag. » 

Jobin, 15 titres de champion canadien au 20 km, deux participations aux Jeux olympiques et de nombreux records en marche olympique, ne rate jamais une occasion de raconter la genèse d’un surnom qui lui colle depuis. En fouillant dans sa mémoire, il ressort une autre histoire qui témoigne de sa longévité et des changements de mœurs concernant la pratique du sport.

« Dans les années 70, des médecins me disaient : “Jobin, si tu continues de même, tu vas te retrouver dans une chaise roulante à 40 ans.” Pour eux autres, c’était fou. »

— Marcel Jobin

Mauvais diagnostic. La poignée de main est énergique, la silhouette est encore tonique. Et à l’âge de 76 ans, Jobin avale encore le bitume. La veille de l’entrevue, le marcheur s’est déhanché sur 14 km en y intégrant des intervalles. Le matin de notre rencontre, il a plutôt couru un petit sept kilomètres « mollo ». « Les gens me disent que j’aime ça, mais ce n’est pas toujours le fun. Ce matin, ça ne me tentait pas, mais je me suis botté le cul. Ce qui me motive à m’entraîner, c’est de battre des records. »

Les yeux vers l’Espagne

Soixante ans après ses premières enjambées, l’homme n’a donc pas perdu le goût de la compétition. Quelques gros obstacles se sont dressés, dont un cancer de la prostate à la fin de la cinquantaine, mais la marche l’a toujours accompagné. Il y a quelques années, il a même repris la compétition dans la catégorie des maîtres, ouverte aux plus de 35 ans.

« En 2010, il y a un de mes chums de Shawinigan qui m’a parlé de l’épreuve des maîtres à Kamloops [en Colombie-Britannique]. J’étais dans la catégorie des 70 ans, j’y suis allé pour les Championnats du monde intérieurs. Puis après, j’ai fait Sacramento et la Finlande. »

« J’avais arrêté, mais là, Michel a embarqué avec moi. »

— Marcel Jobin

Le Michel en question, c’est Michel Parent, entraîneur bien connu dans le monde de l’athlétisme, qui le soutient à titre de conseiller et d’ami. Ensemble, ils ont établi un programme pour les quatre prochaines années. Double médaillé aux derniers championnats canadiens, Jobin se tournera maintenant vers les Championnats du monde des maîtres, qui auront lieu en Espagne au mois de septembre. Des échéances en Pologne, à Toronto, puis à Edmonton l’occuperont jusqu’en 2021. 

« Je ne vais pas en Espagne en touriste, lance le septuagénaire, ancien travailleur chez Alcan. C’est de l’entraînement quand même puisque je fais 50-60 km par semaine. […] J’ai mal partout. Je fais rire mes amis parce que j’ai de la misère à me rendre sur la ligne de départ, mais une fois que le pétard pète, je ne sens plus rien. L’adrénaline embarque. Le lendemain matin, quand je me lève, je suis plus carré, par contre. Mon médecin trouve ça drôle. Il me dit : “M. Jobin, vous avez 76 ans. Il n’y a pas grands bonshommes de cet âge-là qui n’ont pas mal.” Il faut vivre avec ça. »

***

Jobin, qui s’est promis de battre 10 records canadiens dans les prochaines années, sort divers certificats et plusieurs photos de sa reliure. Son regard s’arrête sur l’une d’elles où l’on voit trois athlètes sur un podium. Sur la plus haute marche, l’Allemand Christoph Höhne célèbre sa victoire à l’épreuve de 50 km marche lors des Jeux olympiques de 1968. Jobin interpelle Michel Parent.

« Je ne sais pas si je te l’avais montré. Ce gars-là, qui avait gagné à Mexico, est censé être en Espagne et il est dans la même catégorie que moi. Lui fait 32-33 minutes au 5000 m, moi je fais 30 minutes. Je suis deux minutes en avant de lui sur papier. »

Ces retrouvailles ont toutefois un certain coût. C’est d’ailleurs ce qui a poussé Jobin à prendre une pause de compétition après son séjour en Finlande, en 2012, conclu par une médaille d’or au 3000 m marche (16 min 34,25 s). 

« Dans cette catégorie d’âge, il n’y a ni programme provincial ou fédéral ni subventions pour les aider. Ce sont les athlètes qui paient les coûts au complet. Ils doivent même acheter la camisole du Canada pour participer à la compétition. »

— Michel Parent 

Jobin reçoit un soutien moral et financier du Club Les Vainqueurs, auquel il s’est joint récemment. Un tiers des profits du demi-marathon Marcel-Jobin, organisé le 23 juin à Saint-Boniface, lui permettra également de participer à ces épreuves internationales.

***

Après 10 ans de course et de raquettes, Jobin s’est mis à la marche olympique en 1968. Retranché à la dernière minute des Jeux de Munich pour des raisons budgétaires, il a vécu son baptême olympique, quatre ans plus tard, à Montréal. Sa popularité s’est soudainement accrue lorsqu’il a pris le 23e rang de l’épreuve du 20 km. « Je me plais à dire que Marcel Jobin est aux sports amateurs ce que Maurice Richard a été pour le hockey. Il a ouvert les portes et bousculé les choses », estime Parent.

Il n’empêche qu’au-delà des médailles et des records, Jobin veut qu’on se souvienne de lui comme d’un gars à la VO2 max « pas pire » qui a réussi grâce à du travail acharné. Il souhaite surtout inspirer les jeunes et les moins jeunes à vivre sainement et à faire de l’activité physique. Suivant la même popularité que la course à pied et avec le vieillissement de la population, la marche est l’activité idéale, selon lui. « Pour un gars qui a travaillé toute sa vie et qui, à 57-58 ans, n’a jamais vraiment fait de sport, ça peut être difficile de faire de la course. Je conseille de faire de la marche ordinaire, mais à un moment donné, il faut pousser et accélérer progressivement. »

Des paroles finalement très sages pour celui qu’on prenait pour un fou.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.