Enfants acteurs

« Où est passé mon argent ? »

Lorsqu’un enfant devient acteur, il peut gagner beaucoup d’argent, rapidement. Mais même si des lois sont censées le protéger, le Québécois mineur est laissé à lui-même si ses parents dépensent une grande partie de ses gains. Tour d’horizon d’une question qui déchire parfois les familles.

Annie Major-Matte est persuadée qu’elle n’a pas reçu tout l’argent qu’elle a gagné lorsqu’elle était une enfant actrice. À l’instar de plusieurs experts, elle demande au gouvernement Legault d’intervenir pour mieux protéger les mineurs qui travaillent devant la caméra.

La frimousse d’Annie Major-Matte apparaissait régulièrement au petit écran dans les années 1980 et 1990, entre autres dans Un homme au foyer, Le club des 100 watts, Les filles de Caleb et Marguerite Volant.

En analysant ses déclarations de revenus et ses relevés annuels de l’Union des artistes (UDA) de 1986 à 1996, années où elle était mineure, on constate qu’elle a gagné environ 180 000 $ après impôts pendant cette période (ce qui équivaut à près de 315 000 $ en dollars de 2019).

Annie Major-Matte est tombée des nues lorsqu’elle a pris connaissance de ces chiffres en 2018. À sa majorité, elle se souvient très bien avoir reçu un chèque d’environ… 68 000 $. Elle croyait qu’il correspondait à l’argent qu’elle avait gagné pour tous ses contrats avant ses 18 ans. En fait, il s’agissait uniquement de sa rémunération pour sa participation à Un homme au foyer.

Puisqu’elle voulait comprendre où était passé l’argent des autres contrats, elle a questionné son père par courriel à l’époque. Ce dernier lui a dressé une liste de dépenses qu’elle devait prendre en considération, notamment l’achat et l’installation d’une piscine creusée de 25 000 $ pour la maison familiale, un piano électronique à 4500 $, une jeep électrique jouet pour son frère à 500 $ et un voyage à Antigua d’une valeur de 5000 $ pour elle, son frère, sa mère et un ami.

« C’est vrai qu’à 8 ou 9 ans, j’ai dit oui pour qu’on achète une piscine… C’est tout ce que j’ai eu, cette maudite piscine ! », lance Annie d’une voix excédée en entrevue avec La Presse. Elle concède qu’elle a donné son accord, mais elle s’interroge sur la valeur d’un tel accord à un âge si précoce.

« Jamais on ne m’a expliqué mes chiffres, mes finances. J’aurais aimé ça qu’à l’époque, on s’assoie avec moi et qu’on m’explique [cela]. »

— Annie Major-Matte

La femme de 40 ans ne veut maintenant plus parler à son père.

Ce dernier, comptable de profession, a décliné notre demande d’entrevue, mais il nous a écrit : « Je n’adhère aucunement à l’hypothèse qu’Annie ait été victime d’une injustice ainsi que d’avoir été flouée. »

Annie Major-Matte reconnaît que son père lui a aussi rappelé qu’ils avaient dû payer des impôts, les cotisations à l’UDA et un pourcentage remis à sa mère, qui agissait comme agente pour sa fille. Cette dernière ne nous a pas rappelée.

L’ancienne comédienne soutient que ses parents, qui se sont séparés en 1992, se renvoient la balle à propos de ses revenus. Son père lui dit de poser des questions à sa mère. Et cette dernière déclare que c’est plutôt lui qui s’occupait de ses finances.

« Whatever comment ça marchait… parce que je ne le sais pas, j’étais un enfant… Mais ils auraient dû me redonner mes comptes bancaires, un état de mes revenus, combien il y a eu de dépenses. J’aurais dû avoir un inventaire », lance avec émotion celle dont le dernier rôle à la télé remonte à 2001 (dans Les frimousses).

« Personne ne vient vérifier »

L’ancien enfant artiste Vincent Bolduc (Ent’ Cadieux, Les filles de Caleb) a entendu bien des témoignages semblables à celui d’Annie Major-Matte : « Je pourrais dire qu’une personne sur deux avec qui j’ai travaillé n’avait plus d’argent à 18 ans. Parce que leurs parents leur en avaient pris ou qu’ils leur avaient permis de tout dépenser. Il y en a aussi qui n’ont pas payé leurs impôts et qui doivent en rembourser beaucoup. »

Stephen Rosenberg, coiffeur qui a été acteur dans sa jeunesse, affirme lui aussi n’avoir jamais vu la couleur de son argent, qu’il estime à plus de 8000 $.

L’homme de 51 ans, surtout connu pour avoir tenu le rôle principal du film de 1978 Jacob Two-Two Meets The Hooded Fang, a réalisé seulement des années plus tard que son argent était disparu. « J’étais blessé, déçu et fâché », confie-t-il. Seule sa mère vit encore, mais elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer, indique-t-il.

La mère des comédiennes Sophie et Isabelle Nélisse, Pauline Belhumeur, a quitté son emploi d’enseignante pour devenir l’agente de ses enfants. Elle connaît bien la dynamique entre les parents et les enfants artistes. Elle ne le cache pas : « C’est facile comme parent de prendre l’argent de nos enfants, personne ne vient vérifier. »

Elle croit aussi que bien des mineurs ont vu leurs gains dépensés par leurs parents : « C’est officiel qu’au Québec, des enfants en souffrent. »

25 % minimum

« Pour que les parents ne prennent pas l’argent », la comédienne Jessica Barker a milité fort, notamment avec Vincent Bolduc, pour que le Fonds enfants-artistes voie le jour et soit géré par l’UDA, en 2015.

En vertu de cette initiative, les enfants artistes doivent verser 25 % de leurs cachets dans un véhicule d’épargne. Ils pourront toucher cet argent lorsqu’ils deviendront majeurs. Depuis le début du mois, cette obligation inclut aussi les contrats à la télévision et au cinéma, ce qui n’était pas encore le cas.

En ce moment, l’UDA compte 1082 membres mineurs.

Lorsque cette obligation a été imposée, des parents réfractaires ont affirmé pouvoir s’occuper eux-mêmes des revenus de leurs enfants, dit la présidente Sophie Prégent, en entrevue.

« Au début, je me disais : “Est-ce qu’on va se faire poursuivre ? Est-ce qu’on a le droit de demander ça ?” Mais au contraire, les bons parents, ils voient ça positivement. Le jeune, quand il va avoir 18 ans, il va avoir un beau montant », dit Sophie Prégent, très fière de ce programme.

« Vingt-cinq pour cent, ça aide », dit quant à elle Pauline Belhumeur, copropriétaire de l’agence artistique pour enfants Alias. « C’est déjà ça, mais ça pourrait être plus », ajoute-t-elle.

« C’est un bon début, dit quant à lui Stephen Rosenberg, mais je trouve que ce n’est pas assez. »

Pour plusieurs personnes interviewées par La Presse, le gouvernement devrait agir pour s’assurer que les revenus des enfants soient protégés.

« Quand un enfant reçoit un héritage, automatiquement, il est protégé. Comment ça se fait qu’on ne le fait pas pour les enfants qui travaillent ? »

— Vincent Bolduc

M. Bolduc est très impliqué auprès des jeunes comédiens, notamment comme producteur au contenu du gala Mammouth et comme scénariste de l’émission jeunesse Tactik.

Sa grande amie Jessica Barker renchérit en interpellant directement les ex-politiciennes Liza Frulla et Louise Beaudoin, qui ont eu le mandat, en décembre dernier, de réformer le statut de l’artiste : « Est-ce qu’on pourrait se positionner comme société par rapport au travail des enfants ? Je l’espère. »

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