La rainette dans les pattes du Port de Montréal

La petite grenouille menacée d'extinction pourrait compliquer le projet d'expansion portuaire à Contrecœur

Une minuscule grenouille en danger de disparition fait l’objet d’une démarche rarissime de protection fédérale, ce qui va donner de nouvelles armes aux opposants au projet d’expansion du Port de Montréal à Contrecœur.

Cette grenouille, la rainette faux-grillon de l’Ouest, a été déclarée menacée d’extinction en 2010. Elle se reproduit tôt au printemps dans des étangs temporaires où ses cris stridents de reproduction se font entendre. Le reste de son cycle de vie est moins connu : elle pèse à peine 1 g et est pratiquement introuvable.

La disparition progressive de la rainette faux-grillon est un puissant indicateur de la perte de milieux humides dans les zones périurbaines, où la pression immobilière et l’étalement urbain continuent de se faire sentir.

La rainette avait déjà fait l’objet d’un jugement phare de la Cour fédérale en juin dernier. Un projet immobilier à La Prairie avait été bloqué par Environnement Canada, en dépit d’autorisations obtenues par le promoteur auprès du ministère provincial et de la municipalité.

Voilà maintenant que la ministre fédérale de l’Environnement, Catherine McKenna, adopte un arrêté ministériel en faveur de la rainette.

C’est seulement la deuxième fois que ce pouvoir est utilisé par un ministre de l’Environnement. Il a cependant été utilisé une vingtaine de fois par le ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne.

Cet arrêté ministériel s’applique sur toutes les terres fédérales au Québec et en Ontario où la rainette est présente. Et, en particulier, celles de l’Administration portuaire de Montréal, à Contrecœur.

Projet de 750 millions

L’Administration portuaire veut construire un nouveau quai pour les conteneurs à Contrecœur. Le projet de 750 millions doit être achevé en 2023. Il permettra de décharger deux ou trois navires par semaine, ce qui se traduira par 1200 voyages de camion et un train de marchandises.

Le projet est actuellement évalué par l’Agence canadienne d’évaluation environnementale (ACEE).

Le nouveau décret a pour effet d’interdire une foule d’activités dans l’habitat essentiel de la rainette faux-grillon. Et un tel habitat a été désigné sur les terrains du port à Contrecœur, mais pas directement dans la zone de construction.

Selon Mélanie Nadeau, directrice des communications à l’Administration portuaire de Montréal, ce nouveau décret n’aura pas d’impact sur le projet.

« Aucun empiètement dans l’habitat de la rainette faux-grillon de l’Ouest n’est prévu lors de la construction du nouveau terminal. Les travaux de construction de la desserte ferroviaire seront planifiés afin qu’aucun travail dans le secteur à proximité de l’habitat critique de la [rainette] ne soit réalisé pendant la période de reproduction de cette espèce. »

— Mélanie Nadeau, de l’Administration portuaire de Montréal

Avec l’adoption du décret, les activités ne seront permises qu’à des fins scientifiques ou de rétablissement, ou si elles touchent l’espèce de manière « incidente ».

Des lacunes à corriger

Même si l’Administration portuaire affirme que ses travaux ne seront pas nuisibles à la survie du batracien, l’ACEE a soulevé plusieurs lacunes de l’étude d’impact déposée à l’appui du projet d’agrandissement.

Dans une demande d’information de 125 pages, datée du 28 mai dernier, l’ACEE a demandé au Port de refaire ses inventaires et de répertorier les milieux propices au rétablissement de la rainette où elle n’est pas nécessairement présente actuellement.

Le Port doit aussi fournir des plans plus détaillés de ses installations et des travaux projetés.

Les travaux impliquent des interventions dans les petits cours d’eau du secteur. L’ACEE souligne que le Port n’a pas fourni suffisamment d’« information, [de] données ou [d’]analyse pour démontrer ou expliquer comment ces travaux “conserveront” les caractéristiques hydrologiques de ces cours d’eau ».

« Le réseau hydrographique est important pour la connectivité entre les habitats et est utilisé comme voies de dispersion. Ainsi, les travaux ou les modifications au réseau peuvent limiter les déplacements de la rainette faux-grillon de l’Ouest et des espèces de l’herpétofaune en général. »

Mme Nadeau affirme que le Port travaille actuellement à répondre aux nombreuses questions de l’ACEE.

Loin d'être acquis

Alain Branchaud, biologiste et directeur général de la Société pour la nature et les parcs Québec, va suivre ce dossier de près.

« Effectivement, la zone prévue pour les travaux ne touche pas directement aux habitats documentés actuellement, mais il y a des impacts sur les zones périphériques, dit-il. Il y a des habitats propices au rétablissement de l’espèce qui devront être identifiés. »

« Ce projet a été annoncé comme si c’était une lettre à la poste, mais on est encore dans un processus [d'évaluation environnementale] de l’ACEE. »

— Alain Branchaud, DG de la Société pour la nature et les parcs Québec

Il rappelle que la survie d’une autre espèce en péril, le chevalier cuivré, un poisson présent uniquement au Québec dont il ne reste que quelques centaines d’individus, est aussi en cause avec le projet portuaire.

Cela soulève un débat plus large dit-il. « On se pose la question de la survie de l’humanité, on remet en cause notre modèle axé sur la croissance sans fin, dit-il. Et le projet d’expansion du port est exactement dans ce sens : augmenter la consommation. On est exactement dans un choix comme celui qui a entraîné la démission du ministre français Nicolas Hulot : ou bien on protège notre biodiversité en nous protégeant nous-mêmes, ou bien on continue le modèle de croissance sans fin et on se tire dans le pied. »

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