Notre choix

Une vision de l’Amérique

Un livre de martyrs américains
Joyce Carol Oates
Traduit de l’anglais (américain) par Claude Séban
Philippe Rey
Trois étoiles et demie

On a pas mal utilisé tous les superlatifs pour parler de Joyce Carol Oates. L’écrivaine et professeure de littérature à l’Université de Princeton est une véritable machine à écrire qui compte une bibliographie imposante. On se demande où elle trouve le temps de livrer des batailles sur Twitter, ou de publier des photos de chats, mais elle le fait aussi.

Dans ce volumineux roman (une brique de 860 pages !), l’autrice de 81 ans plonge au cœur d’un sujet qui n’en finit plus de déchirer l’Amérique : l’avortement.

D’un côté, les anti-choix, incarnés par le personnage de Luther Dunphy, un fanatique religieux aux prises avec bien des démons, mais qui a entendu « l’appel de Dieu ». Pendant que son couple se décompose et que sa femme se retire du monde à la suite de la mort de leur plus jeune fille, Dunphy se radicalise. Son délire intérieur le poussera à faire LE geste qui signera son propre arrêt de mort : l’assassinat de Gus Voorhees, un médecin qui pratique des avortements un peu partout au pays.

Les deux hommes ont plusieurs choses en commun, dont la conviction de défendre les droits des femmes, d’agir en leur nom en quelque sorte. Ce sont également deux pères absents car voués à leur « cause ». Le bon docteur Voorhees passe pour un féministe aux yeux des femmes qu’il contribue à aider. Oates le dépeint comme un héros imparfait qui n’en a que pour son travail. Sa vie privée est moins glorieuse : il oblige ses trois enfants à déménager sans cesse et vit parfois séparé d’eux pour des raisons de sécurité (aux États-Unis, plusieurs médecins qui pratiquaient des avortements ont été assassinés depuis le début des années 90). Ce champion de la cause des femmes enferme en outre sa propre femme dans un rôle on ne peut plus traditionnel : celui de mère au foyer.

Des familles détruites

S’inscrivant dans l’air du temps – celui d’une prise de parole des femmes –, Oates raconte le drame du point de vue des deux filles, Naomi Voorhes et Dawn Dunphy. La première recueille les archives concernant son père ; la seconde passera sa colère dans la boxe, une véritable passion pour Joyce Carol Oates (elle a écrit l’essai On Boxing dans les années 80).

Si l’on ignore que l’écrivaine est pro-choix (elle l’a déjà déclaré publiquement), on le comprend en lisant ce roman. Oates n’arrive pas à dissimuler sa sympathie pour la famille Voorhees, dépeinte sous une lumière beaucoup plus positive que les Dunphy, qu’on prend tout de suite en grippe.

Cela dit, on n’est pas non plus dans la caricature. L’autrice décrit avec beaucoup de nuances les motivations des deux camps. Elle réussit à montrer de l’intérieur les répercussions de cet assassinat sur les deux dynamiques familiales. Ses personnages sont riches et leurs émotions, profondes. Enfin, elle installe une tension qui nous tient en haleine tout au long du roman. Pour toutes ces raisons, il faut lire ce roman de Joyce Carol Oates.

La haine en ligne

Les yeux rouges Myriam Leroy
Seuil
192 pages
Quatre étoiles

Une journaliste reçoit un message, émoji enveloppe. Le gars qui écrit aimerait lui lancer des fleurs au sujet de son travail, émoji rose. Accompagné d’un peu de tendresse, émoji trace de rouge à lèvres. Et très vite, de sous-entendus sexuels, émoji petit démon. Puis, de conseils pour améliorer son travail, émoji biceps. Et d’une invitation à en parler autour d’un verre, émoji bouteille de champagne. Mais elle refuse ses avances, émoji bonhomme qui pleure. Il commence à l’embêter, émoji bombe. Se met à la menacer, émoji pistolet. À l’insulter, émoji caca.

Sur une lancée, l’homme se met alors à rédiger des articles diffamatoires sur son blogue, récoltant des dizaines de mentions J’aime. Les commentaires sous ses textes sont parsemés de vulgarités et d’invitations lancées à la narratrice. « S’il vous plaît, bien vouloir se suicider ». Quand elle bloque ce type sur Facebook, il l’attaque sur Twitter, quand elle le bloque sur Twitter, il se met à lui envoyer des textos, quand elle change de numéro, il la retrouve sur WhatsApp.

La construction, la forme, l’écriture… Tout de ce second roman de Myriam Leroy est atypique, surprenant. Enfin, on dit roman, mais il s’agit plutôt de son histoire. Celle du harcèlement virtuel que la journaliste et écrivaine belge aura subi, incessant. Et dont elle rend compte dans ce récit tranchant en rapportant les réactions de son copain qui commence à la trouver un peu lourde. De ses amis qui lui disent qu’elle exagère. Du procureur qui comprend, mais ne peut agir. Tous ces commentaires paternalistes, méprisants, réalistes qui l’amènent à avoir Les yeux rouges. Un livre dur, qui rentre dedans, éminemment actuel et intelligent. Émoji cœur.

— Natalia Wysocka, La Presse

Dans la spirale de la violence

Le cercle de cendres
Félix Ravenelle-Arcouette
Héliotrope
288 pages
Trois étoiles et demie

Ce premier roman brillant nous entraîne à Kahnawake, au sein d’une bande de jeunes qui cherchent leur place, ne prennent pas toujours les bonnes décisions, boivent un peu trop, fument beaucoup trop. Pour certains, comme Dave, la voie semble peinte en noir ou blanc, sans entre-deux : les bancs de l’université ou l’école du crime. Il se rend compte assez vite qu’il ne cadre pas avec le profil des étudiants en droit et qu’il peut nourrir ses ambitions plus rapidement auprès des motards qui ont la mainmise sur la contrebande locale. La descente aux enfers de Dave est un tourbillon de noirceur angoissant, atypique, cauchemardesque, où sont dépeints avec finesse les dilemmes moraux et les craintes d’une génération désespérément en quête de modèles à suivre. L’auteur a par ailleurs passé du temps dans les réserves de Kahnawake et de Kanesatake pour créer cette œuvre et on le sent, autant dans les dialogues parsemés de kanien’kéha que dans les petits gestes du quotidien, teintés de tradition, qui donnent au roman toute son authenticité.

— Laila Maalouf, La Presse

Les secousses secondaires

La terre invisible
Hubert Mingarelli
Buchet–Chastel
182 pages
Trois étoiles et demie

Les tremblements de terre sont toujours suivis de secousses secondaires. Si elles sont de moindre importance, elles suscitent les plus grandes frayeurs chez les victimes et les témoins. Le court roman d’Hubert Mingarelli (dont un roman précédent, Quatre soldats, a été adapté au cinéma par Robert Morin) est construit autour de ce principe des secousses secondaires. Nous sommes en Allemagne, en juillet 1945, deux mois et des poussières après la fin de la guerre. Dans la ville de Dinslaken, le narrateur, un photographe, part au hasard des routes pour prendre le portrait de gens simples. Il essaie de comprendre, ou plutôt de ressentir, ce qui s’est passé. Il est davantage mû par un instinct qu’un dessein. L’accompagne O’Leary, son chauffeur. Dans l’écriture en phrases courtes de Mingarelli, l’un et l’autre des deux personnages sont comme des témoins. Ils sont tétanisés, figés, incertains. Impuissants aussi. Sans jamais verser dans l’horreur, ce qui défile sous leurs yeux est assez éloquent pour leur (et nous) faire comprendre que le pays est à la fois ravagé et frappé d’une culpabilité naissante. En parallèle, O’Leary voit de plus en plus ses plaies d’enfance, passée dans la tranquille campagne anglaise, être rouvertes. On devine chez lui une victime de maltraitance. O’Leary souffre jusqu’au jour où, dans un geste désespéré, il vivra sa propre guerre, après tous les autres soldats.

— André Duchesne, La Presse

Un classique réédité

Le livre d’un été
Tove Jansson
La Peuplade
208 pages

Après le charmant Fair-play, paru l’hiver dernier, voilà qu’un deuxième titre de l’autrice finlandaise Tove Jansson arrive en librairie : Le livre d’un été. La maison d’édition de Chicoutimi La Peuplade s’est donné la mission de faire revivre l’œuvre de la célèbre écrivaine, disparue en 2001, en publiant ses grands succès autant que des écrits inédits en français. Publié à l’origine en 1972 et traduit en 1978, Le livre d’un été est un roman intemporel sur le lien merveilleux qui unit une enfant en deuil de sa mère à sa grand-mère espiègle. Cet ouvrage vient s’ajouter à l’écrin de titres soigneusement choisis qui constituent la fabuleuse collection Fictions du Nord et qui nous font découvrir des œuvres singulièrement touchantes.

— Laila Maalouf, La Presse

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