Critique

Tout le monde prend un train…

CRITIQUE

Passagers

Les 7 doigts frappent fort ces jours-ci avec leur nouvelle création, Passagers. La pièce acrobatique mise en scène par Shana Carroll est déjà programmée dans une dizaine de pays. Une tournée d’au moins trois ans démarrera aussitôt la série montréalaise terminée. Un départ en lion pour la troupe montréalaise.

Il s’agit certainement de l’une des productions les plus abouties du répertoire des 7 doigts de la main. Un spectacle qui parvient à trouver le juste équilibre entre virtuosité et fragilité, humour et émotion. Le tout rythmé par des compositions musicales poignantes, une des grandes forces de la compagnie, qui magnifient l’ensemble des tableaux.

Le thème musical central de la pièce a d’ailleurs été composé par le regretté Raphael Cruz, jeune artiste de cirque brillant et collaborateur de la première heure des 7 doigts, mort subitement l’an dernier à l’âge de 31 ans.

Le spectacle Passagers, qui traite des départs et des arrivées, des fuites et des rencontres, lui est d’ailleurs dédié.

Les arrangements musicaux de Colin Gagné (Réversible) sont remarquables. Outre ses propres compositions, parfaitement arrimées aux tableaux, on retrouve de très belles adaptations – Creep de Radiohead, ou encore Burma-Shave de Tom Waits. Avec les voix entre autres de Boogat, Alexandre Désilets et Frannie Holder. Chair de poule assurée, mes amis.

Les acrobates ne sont pas en reste, plusieurs d’entre eux poussent la note avec adresse. Que ce soit Maude Parent, vue dans Queen of the Night, ou Freyja Wild, vedette du hula-hoop et des portées, qui s’accompagne au ukulélé.

L’imagerie de Passagers est celle des déplacements, des rencontres, de l’éphémère et du temps qui passe. 

La pièce s’ouvre d’ailleurs sur un train en marche. Avec en appui des projections judicieusement intégrées à la mise en scène, tellement évocatrices. Un thème familier pour les artistes de cirque qui parcourent le monde sans toujours savoir où ils seront demain.

Shana Carroll, qui excelle dans la conception chorégraphique, a créé des tableaux magnifiques, entremêlant la danse et l’acrobatie, multipliant les duos et numéros de groupe, innovant dans les transitions, fluides comme jamais. Elle a été aidée ici par sa collègue Isabelle Chassé, dont on a pu apprécier le travail dans Tryptique et A Muse.

Il y a dans Passagers beaucoup plus de mélancolie que d’humour, et l’émotion dans certains segments atteint des sommets. 

Des brèches lumineuses

Moins théâtral que certaines productions – qui ont déjà péché par excès de cabotinage, de burlesque ou de mots –, les 7 doigts donnent quand même une voix à leurs interprètes, mais de façon plus mesurée. Seul bémol, ce segment interminable sur le temps qui passe dans le train, inspiré des théories de la relativité d’Einstein. À resserrer et à clarifier.

Côté acrobatique, l’équipe de création, qui réunit des diplômés de l’École nationale de cirque – des deux dernières années – ainsi que deux artistes de cirque issus de la troupe australienne Circa, innove. Les figures acrobatiques au tissu aérien sont surprenantes. Idem pour le fil-de-fer, discipline habituellement disgracieuse, que l’interprète Brin Schoellkopf rend sublime.

Impossible de décrire tous ces tableaux acrobatiques, mais on se réjouit de voir les 7 doigts poser une pierre de plus dans l’édification de ce cirque à échelle humaine où la prouesse acrobatique a un sens dramaturgique. Mentionnons tout de même ce duo de trapèze étonnant créé par Shana Carroll et baptisé Hand to Trap (littéralement « main à trapèze »).

La metteure en scène, formée jadis comme trapéziste, crée ici une discipline à mi-chemin entre le main à main et le trapèze. 

Un premier porteur suspendu par les pieds à son trapèze fait tourner sa voltigeuse, tandis qu’un autre porteur au sol (et parfois carrément tout le groupe) la relance vers le trapèze grâce à des figures de main à main.

Ce manège acrobatique, que Shana Carroll a créé pour la première fois dans les pièces Paramour et Crystal du Cirque du Soleil, est maintenant intégré dans le corpus des 7 doigts. Gageons que d’autres compagnies de cirque s’en inspireront dans leurs spectacles futurs… La finale au cadre russe, en apothéose, sonne la fin de ce spectacle promis à un bel avenir.

Sitôt la série montréalaise terminée, la troupe montréalaise s’envolera en Russie, où Passagers sera présenté au Moscow Musical Theatre du 18 janvier au 9 février.

La tournée se poursuivra en 2019 et en 2020 en Europe, notamment en France, en Belgique, aux Pays-Bas et en Espagne. Un carnet de commandes facilité par la présence de plus de 400 diffuseurs lors de la première semaine avec la biennale CINARS (rencontre internationale des arts de la scène). En Asie, des représentations auront lieu en Chine et en Corée du Sud. Une tournée américaine est également prévue en 2021.

Jusqu’au 5 janvier à la TOHU

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