Musique

Le secret de Christophe Maé

Le chanteur français Christophe Maé termine la semaine prochaine une tournée de 14 spectacles en 20 jours au Québec, qui l’aura mené de Saguenay à Valleyfield en passant par Gatineau et Saint-Roch-de-l’Achigan. Un exploit pour un artiste français de la nouvelle génération, qui était encore inconnu ici il y a un an. Quel est son secret ?

Ce soir-là, le bonheur, il est à Saint-Jean-sur-Richelieu. Dans un Théâtre des Deux Rives rempli pratiquement au maximum de sa capacité – toute sa tournée a été vendue à 85 % –, Christophe Maé insuffle beaucoup de chaleur à la fin de notre rigoureux hiver.

Après quatre chansons, il interprète sa chanson phare, Il est où le bonheur, qui l’a propulsé star instantanée après une apparition surprise à l’émission En direct de l’univers… consacrée à Francis Reddy, il y a un an. Le public, déjà sous le charme, manifeste sa joie et chante en chœur.

Le chanteur passera ensuite 10 minutes à faire le tour de la salle en serrant le plus de mains possible, pendant que les musiciens continuent de jouer doucement la chanson. Si l’histoire d’amour entre Christophe Maé et les Québécois est visible à l’œil nu, lui-même n’en revient pas encore de l’accueil qu’on lui réserve.

« Être ici, à huit heures d’avion de la maison, c’est assez extraordinaire, nous confie-t-il avant le début de la représentation. Si on m’avait dit que ma musique m’emmènerait un jour jusqu’ici, je ne l’aurais jamais cru. »

Sacrifice

Cette tournée québécoise de 20 jours, même en plein hiver, est donc une source de joie pour celui qui est une immense vedette en France – cinq millions d’albums vendus – depuis une dizaine d’années.

« Rencontrer un nouveau public, recevoir tellement d’amour, aller dans des endroits où je ne serais jamais allé… », raconte-t-il, fasciné par les bancs de neige et, bien sûr, la différence de température entre chez lui et chez nous.

« Quand les Français viennent en vacances au Québec, ils vont à Montréal, à Québec, ils vont aux baleines à Tadoussac… Moi-même, j’ai fait ça avec ma famille il y a quelques années. Mais jamais je ne serais passé par L’Assomption ou Saint-Hyacinthe ! »

— Christophe Maé

Pour ce casanier jaloux de sa vie privée, qui vit dans le sud de la France avec sa petite famille, venir au Québec pour près de quatre semaines est une sorte de sacrifice.

« Partir, c’est quelque chose quand même, car j’ai une vie très réglée. Par exemple, quand je suis en tournée en Europe, je m’arrange toujours pour revenir à la maison au moins deux jours par semaine », dit le chanteur.

Énorme

Quand on demande à des gens du milieu quel est le secret pour les artistes français qui veulent percer le marché du Québec, leur réponse est toujours la même : traverser l’océan régulièrement et longtemps. C’est d’ailleurs ce qu’a fait Christophe Maé, qui aura séjourné l’équivalent de deux mois ici, un an après son apparition dans notre paysage.

En comptant ses spectacles précédents à L’Olympia de Montréal – la représentation de dimanche soir sera sa quatrième dans cette salle, et encore à guichets fermés ! – et son passage au Centre Vidéotron à Québec l’automne dernier, Christophe Maé aura donc vendu environ 24 000 billets.

« C’est énorme, confirme le promoteur qui l’a fait venir ici, Patrick Lévy. Ça faisait des années que sa maison de disques essayait de rentrer ses disques à la radio, et ça ne fonctionnait pas. Puis on l’a invité à En direct de l’univers, et il y a eu l’explosion. »

Présence

Bien sûr, Christophe Maé a eu un coup de chance : chanter la bonne chanson, au bon moment, sur la bonne plate-forme. Mais il a aussi accepté de se déplacer pour une prestation unique pour quelqu’un qu’il ne connaissait pas, alors que d’autres auraient peut-être refusé. « Ça faisait longtemps que je pensais au Canada quand j’ai eu cette proposition », confirme-t-il. 

Il a ensuite tablé sur son coup de chance et répondu aux attentes : son spectacle est un charme d’un bout à l’autre. Le bouche à oreille a fait le reste.

« Je dis toujours aux tourneurs, agents et gérants français : la première chose que ça prend pour s’implanter au Québec, c’est la volonté de l’artiste », affirme le directeur de la programmation des Francos de Montréal, Laurent Saulnier. 

« Il y en a plein, des Christophe Maé qui marchent en France, mais qui ne trouvent aucun écho ici. Parce que le travail de base n’est pas fait. »

— Laurent Saulnier, directeur de la programmation des Francos de Montréal

C’est exactement ce que fait l’équipe derrière Eddy de Pretto. La nouvelle sensation française s’est produite pour la première fois aux Francos en juin dernier, est revenue donner un spectacle extérieur au Mile Ex End en septembre, et montera sur des scènes de Montréal, Sherbrooke et Québec le mois prochain.

Même si la tournée québécoise d’Eddy de Pretto était initialement plus ambitieuse, Simon Fauteux, de Six Média Marketing, estime qu’il n’est qu’au début de son aventure québécoise.

« Il a ce qu’il faut. Quand il est venu au Mile Ex End cet automne, il est arrivé le samedi, a joué le dimanche et est reparti le lundi. Il est venu juste pour ça. Là, c’est la troisième fois qu’il vient en moins d’un an. C’est vraiment comme ça qu’on développe un territoire », dit Simon Fauteux.

Repartir à zéro

Pour s’implanter au Québec, il faut une combinaison de trois facteurs : la disponibilité, le budget et la volonté, estime Simon Fauteux, qui a entre autres assuré les relations de presse de Cali au milieu des années 2000, alors que le chanteur français était au faîte de sa gloire ici.

« On s’est aussi occupés de Vianney il y a quelques années. Ça s’est bien passé, il a été bien accueilli aux Francos, puis, quand il est revenu, il a fait L’Astral alors que là-bas, c’est énorme, monstrueux ; il fait des Olympia et des Zénith ! Mais s’il avait été disponible, s’il avait pu venir faire RIDEAU [NDLR : des showcases où les diffuseurs magasinent les spectacles de leur saison], on aurait certainement pu l’embarquer pour une tournée d’au moins 20 dates. »

Pour les stars françaises, il faut donc accepter de repartir à zéro ici. « C’est plus facile de les faire venir une première fois que de les faire revenir », admet Laurent Saulnier. Pour les artistes émergents, comme Angèle ou Juliette Armanet, il faut aussi qu’ils prennent le temps de s’établir chez eux.

« Est-ce que tu viens passer du temps au Québec quand ta carrière se développe en France et que ça va bien ? demande Simon Fauteux. Mais je suis certain qu’on les reverra toutes les deux ici. »

Génération

Pour un Christophe Maé qui prend le temps, il y a plein de Bénabar qui font un petit tour et ne reviennent plus jamais. Mais une chose est sûre : elle est loin, l’époque où Serge Lama s’installait pour un mois à la Place des Arts, et où Renaud avait un pied-à-terre à Montréal et n’avait qu’à traverser la rue pour aller chanter à l’Outremont.

D’ailleurs, ce sont encore les plus vieux artistes qui sillonnent le Québec d’un bout à l’autre – Julien Clerc, Michel Fugain, Francis Cabrel ou Yves Duteil, par exemple. Et hormis Patrick Bruel, un autre artiste hyper établi qui sera au Centre Bell et au Centre Vidéotron en novembre, Stromae et Zaz sont probablement les seuls jeunes artistes franco-européens à pouvoir remplir des arénas.

« C’est vraiment une génération d’artistes qui a ce potentiel et cette force, grâce à des chansons qui ont bercé l’ensemble des gens au Québec. »

— Martin Leclerc, producteur des tournées d’Yves Duteil

N’empêche, dans les années 90 et 2000, on pouvait encore voir un peu partout sur les scènes du Québec les Trio, Cali et Arthur H.

« C’est vrai. Quand j’étais avec Warner, j’ai développé Fersen, Daran, dit Martin Leclerc. Il y avait cet engouement pour découvrir des nouvelles chansons. Là, c’est plus difficile, et c’est plus difficile même pour les Québécois », dit le producteur, qui n’aime pas tant le mot « difficile »… « Je préfère dire “changement de marché”. »

Effet domino

Laurent Saulnier rappelle tout de même qu’il y a cette année un « nombre phénoménal » d’artistes français qui se produisent à Montréal et à Québec.

« J’ai l’impression qu’il y en a plus qu’il y a cinq, six ans. Et le public a changé. » Il cite en exemple des rappeurs comme OrelSan, Bigflo et Oli, Lomepal et Damso, « qui a vendu son MTelus en 10 minutes, tellement qu’evenko a déplacé son spectacle du 10 mai à la Place Bell ».

Mais Laurent Saulnier constate lui aussi que le marché a changé. Et il admet que la rencontre entre certains artistes français et le public québécois ne se fait pas.

« En même temps, regarde le nombre d’artistes français qui jouent à la radio et tu as une partie de ta réponse. Mais il y a surtout un vrai mélange de raisons qui ont un effet domino », dit le programmateur, qui ne veut blâmer ni le public ni les diffuseurs, et qui refuse par ailleurs de parler de désaffection.

Mais la chanson française serait-elle devenue une niche ? « Désolé, mais quand je vois la tournée de Christophe Maé, le nombre de billets que Zaz va vendre à Montréal et à Québec, les succès des rappeurs, sans compter ce qu’on vend aux Francos… Est-ce qu’on peut parler de niche avec tous ces tickets vendus ? Je ne pense pas. »

Long terme

Christophe Maé, lui, a bien l’intention de revenir, d’inclure le Québec dans une prochaine tournée et même d’en profiter pour emmener toute sa famille. L’échange avec le public québécois l’a trop nourri pour qu’il y renonce.

« Je veux faire partie des meubles ! Je me sens bien ici et si les gens veulent de moi, je suis là. Je ne vais pas juste faire 10 dates, rentrer chez moi et dire : “À une époque, je suis allé jouer au Canada…” »

On parle donc d’une relation à long terme qui est en train de s’établir. « J’aimerais y arriver. Mais ce n’est pas moi qui peux l’instaurer. Moi, je propose, les gens disposent. »

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