Iran

« C’est à cause des Occidentaux qu’il y a la guerre »

Bases militaires frappées par des tirs israéliens d’un côté, rétablissement des sanctions économiques américaines de l’autre, l’Iran s’est retrouvé au centre de l’actualité mondiale cette semaine. Et au milieu de la joute géopolitique, ses citoyens s’inquiètent pour l’avenir, a constaté notre collaborateur sur place.

Téhéran, Iran — Ce jour-là, Zahra est accompagnée de sa mère, de sa belle-sœur et de ses deux jeunes garçons. Cette mère de famille, dont le tchador enserre les joues rondes, dit venir chaque semaine se recueillir sur la tombe de son beau-frère. Ce dernier est tombé en martyr durant la guerre avec l’Irak de Saddam Hussein (1980-1988). Il avait 14 ans.

« On est fiers, à 100 % fiers, d’avoir un martyr dans la famille », lance Zahra. « Ils ont défendu les valeurs islamiques du pays », reprend tout aussi triomphalement Fatemeh, 71 ans, qui a, elle, perdu deux fils.

Près de 30 ans après ce conflit meurtrier, ces familles voient de nouvelles allées « pousser » au cœur du Behesht-e Zahra (« Paradis de Zahra », la fille du Prophète). Il faut désormais trouver de la place pour ceux tombés en Syrie, dans ce cimetière qui s’étend déjà sur 500 hectares au sud de Téhéran, tout près du mausolée de l’ayatollah Khomeini. Lieu de vie au milieu des morts, dont le culte a tant d’importance chez les chiites, le site est hautement symbolique. C’est là, au moment de la révolution de 1979, que l’ayatollah, tout juste rentré en Iran, a prononcé son premier discours. Là aussi où plus d’un million d’Iraniens ont été enterrés, y compris les soldats.

Dans cette zone des martyrs, parmi les nouvelles rangées de stèles, les tombes des combattants iraniens côtoient celles de combattants afghans. Leurs milices chiites ont été envoyées au front pour soutenir Bachar al-Assad et chasser le groupe armé État islamique (EI) en Syrie et en Irak. Plusieurs milliers de soldats seraient morts là-bas. Dont au moins huit Gardiens de la révolution iraniens lors d’un raid aérien mené par Israël sur le plateau du Golan. C’était au cours de cette semaine, marquée, dans le même temps, par l’annonce du retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien.

Malgré les pertes annoncées, le responsable de la zone des martyrs du cimetière chiffre, quant à lui, à « deux ou trois » le nombre de corps rapatriés et enterrés… chaque mois. 

« C’est la meilleure des morts », pense ce quinquagénaire vétéran de guerre, qui regrette de ne pas être tombé dans les années 80. L’homme, qui ne veut pas donner son nom, se contente de se présenter comme le « serviteur » des martyrs : « Tout est gratuit pour leurs familles, même les cérémonies. Ici, ils sont plus respectés que les autres morts. » Pas étonnant d’y voir arriver des bus remplis de tchadori dont le lien de parenté avec les victimes n’est pas toujours établi. Ces femmes voilées passent de longues minutes à réciter des sourates du Coran, assises autour de tombes près desquelles on nous recommande de ne pas prendre de photos.

La menace terroriste

Longtemps minimisée par les autorités, l’implication iranienne en Syrie est-elle encore un tabou ?

« Pas du tout, balaie Foad Izadi, professeur à la faculté d’études internationales de l’Université de Téhéran. Tout le monde en parle, il y a de grandes funérailles. La population a compris que cette intervention est d’abord défensive, pour assurer la sécurité du pays. Car l’Iran était inquiet avec la menace terroriste que représente Daesh [dont plusieurs cellules ont été démantelées sur le sol iranien], et ne voulait pas connaître des attaques comparables à celles connues par les Français à Paris… »

Plusieurs attaques attribuées à l’organisation terroriste ont pourtant fait une quinzaine de morts en juin dernier, à Téhéran. Mais l’expert estime que ces attentats ont renforcé l’adhésion à ces interventions extérieures, « la nécessité d’y être, plutôt qu’un choix ». Tout cela a un coût, et pas seulement humain. Un rapport de Bloomberg de 2015 a indiqué que Téhéran dépensait de 6 à 15 milliards de dollars en Syrie chaque année. Un Iranien de haut rang a récemment assuré que les voisins rembourseraient, tout en évaluant le coût de la reconstruction du pays à plusieurs centaines de milliards de dollars. Des sommes colossales à l’échelle d’une économie iranienne toujours à la peine. Et dont l’avenir devrait de nouveau s’assombrir avec la récente décision de Donald Trump.

D’où le sentiment éprouvé par exemple chez Reza, Téhéranais de 54 ans. Ce gérant d’une piscine dit avoir voté à deux reprises pour le président Hassan Rohani.

« Malheureusement. Je ne suis pas d’accord avec cette politique extérieure, car on a déjà beaucoup de problèmes à régler dans le pays. »

— Reza, gérant d’une piscine à Téhéran

Un sondage datant de juin 2017 a pourtant montré qu’une majorité d’Iraniens (65 %) approuvait l’idée d’envoyer des soldats en Syrie. Pour s’assurer de maintenir l’opinion de son côté, Téhéran déploie d’importants moyens dans des films ou séries télévisées défendant son engagement militaire.

Au cimetière, alors qu’elle s’apprête à réciter l’Al-Fatiha (première sourate du Coran) en guise de prière, Zahra n’a pas besoin d’être convaincue. Devant ses garçons, elle tonne : « C’est à cause des Occidentaux qu’il y a la guerre. Nous, on n’en veut pas. Mais si les États-Unis la déclenchent, on se tient prêts à défendre le pays. »

L’accord avec l’Occident est jugé sans effet par beaucoup d’Iraniens

« L’Iran a respecté tous ses engagements dans le cadre de l’accord ! tonne devant nous Ciamak Morsadegh. Mais ça n’a eu aucun impact pour la nation iranienne… » Pour avoir une idée concrète du constat fait par ce député iranien, il suffit de se rendre dans le grand bazar de Téhéran. Au cœur de ce véritable poumon de la vie économique de la capitale, Massoud et Nasser sont ambivalents lorsqu’il s’agit de parler affaires. Pour expliquer leurs difficultés à vendre, ces jeunes vendeurs d’ustensiles de cuisine évoquent naturellement « les sanctions » internationales, dont l’accord de 2015 encadrant le programme nucléaire iranien a pourtant enclenché une levée partielle. Hormis un élan touristique incontestable ou des investissements dans l’aéronautique ou encore l’énergie, l’accord avec l’Occident est jugé par beaucoup sans effet. Hossein, vendeur de tapis luxueux établi au nord de la ville, assure ne pas avoir exporté aux États-Unis… depuis 15 ans. Et mise désormais sur la Chine. La décision de Trump, qui a annoncé se retirer de l’accord cette semaine, ne risque pas d’inverser cette tendance. 

— Samuel Hauraix, collaboration spéciale

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