Chronique

Émilie veut les rendre accros

Notre planche de salut, vous disais-je, c’est la contre-attaque. Mais pour toutes sortes de raisons, le Québec n’y arrive pas. Question : la jeune Émilie Pelletier y parviendra-t-elle ?

Je parle de notre secteur du fromage, malmené par les produits étrangers, qui absorberont environ 18 % du marché canadien au cours des prochaines années, en vertu des récentes ententes mondiales de libre-échange.

Le tout récent Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) donnera à nos fromagers le droit d’exporter autant de nos fromages aux États-Unis sans tarifs douaniers qu’il en accorde aux Américains sur notre marché. Il faut donc sauter sur l’occasion, car on parle de 6250 tonnes de fromages fins qu’on pourrait exporter, soit l’équivalent de 250 conteneurs de 20 pi.

Le hic, c’est que les fromagers québécois sont trop passifs. Bien qu’ils fabriquent près de la moitié de tout le fromage canadien, ils n’ont exporté que 3 % du total des exportations canadiennes de fromages en 2018 ! Il y a un évident manque d’audace.

Émilie Pelletier parviendra-t-elle à inverser la tendance ? Cette femme de 35 ans, native de La Sarre, en Abitibi, vit aux États-Unis depuis 10 ans, où elle a mis à profit ses qualités d’ingénieure et y a trouvé l’amour. Son goût marqué pour le fromage l’a incitée à lancer une entreprise de commercialisation de fromages exclusivement québécois, en septembre dernier.

Résultat : « La réponse a été vraiment positive », m’explique Émilie Pelletier au téléphone.

Pour l’instant, la femme d’affaires vend les fromages fins québécois à une vingtaine de clients du New Jersey et de la région de Philadelphie, où elle réside. Les clients sont des restaurateurs haut de gamme ou des boutiques spécialisées. Elle vend essentiellement ses fromages par le truchement de son site internet ou par les marchés fermiers et les salons d’alimentation.

Aux États-Unis, Émilie Pelletier a réussi à percer grâce à ses contacts avec un distributeur de vins. Son intermédiaire québécois pour le fromage est le distributeur Daniel Allard, de Fromage CDA, de l’arrondissement d’Anjou, à Montréal.

Ses clients américains ne voient pas le fromage canadien comme un concurrent aux produits européens, mais plutôt aux fromages fins américains, notamment ceux du nord-est des États-Unis.

Les produits qui suscitent l’intérêt ? Surtout pas le fromage grand public, mais plutôt des produits de niche : le Bleu bénédictin (Abbaye de Saint-Benoît-du-Lac), le Grey Owl (fromagerie Le détour, Témiscouata) ou Le Douanier (fromagerie Fritz Kaiser, Haut-Richelieu), par exemple.

Pour l’instant, elle ne vend qu’environ 125 kg par mois, mais elle espère faire croître rapidement son volume d’affaires. La fin de semaine dernière, justement, les visiteurs de son stand de l’International Restaurant and Food Service Show, de New York, étaient fort intéressés par les produits, me dit Mme Pelletier.

« Chez les foodies [gourmets], le nom de Montréal accroche. Les restos haut de gamme connaissent la qualité Québec, ils ont confiance aux produits. Et beaucoup de consommateurs connaissent Montréal pour ses qualités culinaires », explique-t-elle.

Le prix de nos fromages pose-t-il problème, ce prix tant décrié pour expliquer les maux de notre industrie ? Pas tant.

« Les boutiques m’indiquent dans quelles fourchettes de prix se situent les fromages vendus aux consommateurs. Ils leur vendent leurs produits entre 25 et 40 $ la livre [55 $ à 88 $ le kilo], qu’il s’agisse de produits locaux ou importés. Je m’ajuste en conséquence », dit-elle.

Émilie Pelletier juge qu’elle a deux avantages. D’une part, le taux de change canadien est plutôt bas, ce qui lui permet d’être concurrentielle. D’autre part, les coûts de transport – bien que très importants – sont moindres que ceux des fromages européens.

Maintenant, le principal handicap des produits québécois et canadiens est leur faible notoriété. Si nos fromagers veulent percer – avec l’aide du gouvernement, par exemple –, il y a de toute évidence un effort à faire de ce côté.

« Les sorties de Trump contre le lait canadien, ça peut même nous aider chez les connaisseurs. Mais pour nous, le gros défi, c’est de faire connaître le produit du Québec, du Canada, aux consommateurs américains. Pour augmenter les exportations, il faut donner à nos fromages une notoriété aux États-Unis », affirme Mme Pelletier.

En clair, Émilie Pelletier veut rendre les Américains accros à nos superbes fromages québécois, et avec un peu de chance et beaucoup de travail, elle pourrait permettre de compenser, en partie, le flot de produits étrangers qui entreront au Canada. Alors, on fonce ?

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