Chronique

Les carnets du sofa (2)

La deuxième semaine est plus terrifiante que la première, on craint la troisième. La courbe de l’anxiété monte à mesure qu’on réalise dans quel pétrin l’humanité est tombée. On dit que le monde ne sera plus jamais pareil, encore et encore. Je me demande surtout comment nous serons intimement transformés. Deviendrons-nous tous hypocondriaques et agoraphobes au terme de ce confinement ? Les poignées de main et les bises vont-elles disparaître ? Les marques psychiques de tels traumatismes collectifs demeurent longtemps. Quand mon grand-père paternel est mort, au début des années 1990, on a trouvé 10 000 $ dans les chaussettes de sa commode, en vidant son appartement. L’illustration parfaite de l’expression « avoir son bas de laine ». Mais aussi que le traumatisme de la crise économique de 1929 avait laissé des traces définitives chez lui.

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Well, that escalated quickly, selon un dicton chéri des réseaux sociaux. Les États-Unis sont maintenant numéro 1 dans le nombre de cas, ce que tous prévoyaient. Avec le pire président pour passer à travers la crise. Certains médias songent maintenant à ne pas diffuser ses points de presse remplis de mensonges. Il n’y a pas de pensée dans cet épouvantail. Car il n’est que ça, un épouvantail. Et rappelons-nous que dans le film Le magicien d’Oz, l’épouvantail était en quête d’un cerveau.

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Avant de conquérir la planète (comme la COVID-19) avec le film Parasite, le réalisateur Bong Joon-ho avait offert en 2013 Snowpiercer, le Transperceneige, que je préfère à son film oscarisé. Parce qu’il contient un gros message social pas subtil, comme dans les bons vieux films de Carpenter et de Romero. Après une catastrophe écologique qui a rendu la Terre inhabitable, ce qui reste de l’humanité est entassé dans un train qui tourne en boucle éternellement, depuis près de 20 ans, en fait. Au fond, c’est un film sur le confinement extrême et une illustration du capitalisme sauvage. Quand on dit que l’économie doit rouler, vous savez ?

Mais dans cette curieuse arche de Noé, on a reproduit les inégalités qui avaient pourtant mené à la catastrophe. Les pauvres sont dans les derniers wagons crasseux, les riches dans le confort de la première classe. La révolte éclate, et les pauvres doivent se rendre à la tête du train en se battant wagon par wagon (et c’est vraiment excitant). Mais le meneur des rebelles doit-il prendre la place du chef autoritaire à la tête du train… ou le faire carrément dérailler afin de sortir de ce voyage infernal et de retrouver la vraie vie, dehors, où la nature est de retour ?

Dans ce film, qui est offert sur Netflix, c’est la révolte des classes qui est le déclencheur. Pour nous, il a suffi d’un petit virus pour tout faire dérailler. Ça me rappelle une pensée que j’ai lue dans beaucoup d’essais : nous sommes beaucoup plus prêts à accepter l’idée de la fin du monde que l’idée de la fin du capitalisme. Ça aussi, ça risque de changer.

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Avant que le gouvernement Legault annonce que tous les commerces non essentiels devaient être fermés, je suis allée faire une épicerie. Mais déjà, rue Sainte-Catherine, presque tous les commerces étaient placardés d’affiches de fermeture ou de réduction des heures d’ouverture. Souvenir déjà imprimé dans mon cerveau. Nous allions à l’IGA de la Place Dupuis. Or, la zone devant la Place Dupuis est un lieu de trafic de drogues. Itinérants, gens ayant des troubles mentaux, c’est un peu une cour des Miracles, et on se doute que ces gens-là n’ont pas beaucoup l’occasion de se laver les mains 50 fois par jour, en plus d’être confinés en groupes dans des refuges. Je n’ai pas aimé avoir cette pensée en ouvrant la porte de la Place Dupuis avec mon coude et j’ai fait l’épicerie en pleine crise d’angoisse. Mais je me suis souvenue d’une discussion avec l’écrivain Jean-Simon DesRochers. Il m’avait parlé de « l’esprit des lieux ». Du fait que cette zone-là a toujours attiré les poqués de la vie, car c’est là qu’Émilie Gamelin avait créé son hospice de la Providence. 

J’habite dans une zone enclavée, entre l’hôpital Notre-Dame et le CHUM, et pleine de refuges pour les sans-abri et les femmes en difficulté. Des foyers nécessaires, mais peut-être aussi des foyers d’éclosion. Ça ne me fera pas déménager. Si je dois crever, je veux que ce soit dans mon quartier.

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Les failles de nos systèmes et les inégalités seront mises en pleine lumière dans les prochains mois. L’indécence aussi. Comme lorsque Madonna se filme dans son bain en louangeant la COVID-19, en laquelle elle voit un « grand égalisateur ». J’ai l’impression que beaucoup de beautiful people et d’influenceurs vont mourir étouffés non par le virus, mais par leur ego. Ils devraient se garder une petite gêne, c’est un conseil, car lorsque le peuple va sortir dehors, ce sera peut-être avec des fourches et des bâtons, comme à la Révolution française.

D’ailleurs, avez-vous remarqué à quel point les publicités – sauf celles du gouvernement – ont l’air complètement anachroniques, dans le confinement de nos wagons ?

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Je dis bien plus souvent « lave-toi les mains ! ! ! » à mon chum que « je t’aime ». Je dois corriger ça, il est en train de retrouver ses crises de panique de l’adolescence. Et d’ailleurs, quand j’étais très jeune, j’ai énormément souffert de l’anxiété, j’en reparlerai un jour. La litanie de la peur que se récite le jeune Paul Atréides appelé à devenir Empereur, dans le cycle romanesque de science-fiction Dune (j’ai tellement hâte de voir le film de Denis Villeneuve), m’avait aidée. Je l’avais adoptée. Je vous recommande chaudement de donner cette série à vos ados.

« Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi. »

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L’immeuble dans lequel j’habite est sur le point d’être vendu à un jeune couple qui prépare son avenir. Elle est enceinte du deuxième. Avec son ventre rond, on sent que rien ne se mettra dans le chemin de son rêve, pas même le coronavirus. Une telle vente demande beaucoup de visites : agent, représentant de la banque, architecte… J’ai accepté de laisser entrer l’inspecteur en bâtiment lundi. Sauf que je ne savais pas qu’un inspecteur en bâtiment, ça touche à tout. Les calorifères, les poignées de porte, les lumières. Je mémorisais tout ce qu’il avait touché, de plus en plus stressée. Il a reçu un appel de son patron lui disant que les inspections étaient maintenant suspendues. C’est bien ma chance. J’aurais aimé qu’il appelle plus tôt, ça m’aurait évité un nettoyage frénétique. Nos appartements sont devenus notre seul refuge contre la pandémie. Plus personne n’entrera chez moi avant la fin de cette cochonnerie.

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Dans l’ancien temps, il y a deux semaines, je voyais cette situation comme une formidable occasion de lire encore plus. J’ai une excellente moyenne au bâton, en nombre de pages quotidiennes. Mais j’ai vite compris que pour l’instant, ma capacité de concentration est extrêmement limitée par l’inquiétude. Je ne suis pas capable de reprendre À la recherche du temps perdu de Proust, alors qu’il y a tant de temps à tuer. Par contre, la poésie est un véritable baume. Parfaite pour les esprits tourmentés. Il faut lire cette spécialiste du confinement, Emily Dickinson, qui ne sortait pas de sa chambre et ne voyait personne. Je ne remercierai jamais assez Dominique Fortier, qui m’a conduite à elle avec son superbe roman Les villes de papier.

Extrait du recueil Car l’adieu, c’est la nuit :

Mes seules nouvelles: 

Des Bulletins tout le jour

De l’Immortalité

Mes seuls Spectacles – 

Aujourd’hui et Demain – 

Parfois l’Éternité – 

Ma seule rencontre :

Dieu – La seule Rue – 

La vie – Celle-ci traversée

S’il est d’autres nouvelles – 

Ou plus sublime spectacle – 

Je vous le dirai

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