Hockey mineur

pionnière à 15 ans

Ève Gascon est devenue la première fille à jouer une saison complète dans le midget AAA. Retour sur une expérience qui pourrait ouvrir la voie à d’autres hockeyeuses.

« Ève est née à l’aréna ! »

Caroline Dupuis exagère à peine. Sa fille, Ève Gascon, était dans un siège de bébé lorsqu’elle a commencé à assister aux matchs de ses frères Félix et Raphaël. « À 3 ans, elle s’habillait toujours en hockey. À 4 ans, elle patinait avec un bâton. »

Lorsque les trois enfants Gascon n’étaient pas à l’aréna, ils se retrouvaient au sous-sol pour jouer au mini-hockey. « Je faisais la gardienne, raconte Ève. Je n’avais pas le choix. Mes frères me disaient : “Si tu ne vas pas dans les nets, on ne joue pas !” [rires] »

Ève Gascon a aujourd’hui 15 ans. Elle garde toujours les buts, mais pour les Phénix du collège Esther-Blondin, dans Lanaudière. Cet hiver, elle est devenue la première fille à disputer une saison complète dans le midget AAA, le meilleur calibre pour les hockeyeurs de son âge. Et quoi qu’en pensent certains, elle a l’intention de jouer encore longtemps avec les gars.

À 14 ans, alors qu’elle était un des meilleurs gardiens de sa région depuis les rangs novices, un entraîneur lui a suggéré d’oublier son rêve de jouer dans le midget AAA. « Il nous a dit que supposément, il y avait une règle qui interdisait aux filles de jouer dans la ligue », se souvient Ève.

Déterminée, l’adolescente a néanmoins choisi de poursuivre son parcours dans le hockey masculin. Elle s’est présentée au camp d’entraînement des Phénix sans attente. Paulin Bordeleau, entraîneur-chef, reconnaît aujourd’hui qu’Ève Gascon n’était pas parmi les favorites pour obtenir un poste.

« Au camp, il y avait 14 gardiens inscrits. On la suivait depuis quelques années, mais il y avait d’autres gars classés devant elle. Puis dans les matchs hors concours, elle a bien gardé les buts. Son éthique de travail était remarquable. Plus ça allait, meilleure elle était. Au final, elle ne nous a pas laissé le choix. Elle a gagné son poste. »

***

Les deux premiers mois de la saison n’ont pas été un conte de fées. Ève Gascon a perdu ses cinq premiers matchs. Parfois, c’était serré. D’autres fois, moins.

« C’est une fille orgueilleuse, confie Paulin Bordeleau. Une fois, je l’ai retirée des filets pendant une partie. Elle était vraiment fâchée. 

— Mais tous les joueurs sont orgueilleux, non ?

— Certains plus que d’autres. Mais crois-moi, je n’ai rien contre ça ! »

Ève, elle, se considère-t-elle comme orgueilleuse ? Quand je lui pose la question, la jeune gardienne éclate de rire. « Beaucoup ! Dans une compétition, je veux toujours finir première. Quand je perds, je ne suis pas mauvaise perdante, mais… Mettons que je n’aime pas ça ! »

La séquence de défaites au début de la saison fut un moment difficile à traverser. « Ça pesait sur toute l’équipe, indique Ève. Cette victoire, je la voulais. Les gars la voulaient. Tout le monde la voulait. »

Le 9 novembre, dans un match à domicile contre le Rousseau-Royal de Laval-Montréal, Ève Gascon est finalement devenue la première fille à remporter un match de saison « régulière » dans le midget AAA. C’est son plus beau souvenir de la saison. « À la fin du match, quand j’ai vu les gars se précipiter vers moi, j’ai vraiment aimé ça. Dans le vestiaire, tout le monde criait. J’ai écrit à tous mes amis. À l’école, ils m’ont félicitée à l’intercom. C’était cool ! 

« Cette victoire a enlevé un poids sur mes épaules. Sur toute l’équipe, en fait. Après, on est devenus plus confiants. »

Une fois le premier gain en poche, les choses se sont replacées. Depuis, Ève Gascon a gagné six parties et en a perdu cinq. « Plus la saison avance, plus son niveau de jeu monte, estime son coéquipier Stéphane Huard. Ève est une fille compétitive. Elle n’abandonne jamais. »

« Moi, elle me fait penser à Jesperi Kotkaniemi. Parce que dans la chambre, elle sourit tout le temps. C’est le fun de jouer avec elle. »

— Félix Trudeau, coéquipier

Au moment de prendre la photo dans le vestiaire, les gars s’amusaient à taquiner leur gardienne à propos de sa popularité dans le circuit. « Elle est vraiment one of the boys », remarque Paulin Bordeleau.

Ève Gascon est la première fille qu’il dirige. « Au début de la saison, ça a pris une petite période d’ajustement. Des gars de 16 ans, tu peux t’imaginer de quoi ça jase dans un vestiaire. J’ai demandé aux gars de faire attention à leurs propos. Ils m’ont répondu : “T’en fais pas, Ève, on la connaît depuis longtemps. Elle est comme nous.” »

De toute évidence, la présence d’Ève dans le vestiaire ne gêne personne. Les seuls moments où elle est à l’écart, c’est lorsqu’elle doit se changer ou prendre sa douche.

« [À domicile], je prends ma douche dans le bureau du coach et je mets ma combinaison dans la salle de bains. Ça ne cause pas de problème.

« En fait, depuis que je joue, j’ai toujours été bien intégrée. Quand les coachs me demandaient si je voulais une chambre à part, je leur répondais toujours non. Je voulais être avec les gars. C’est plate d’être seule dans un vestiaire, de n’avoir personne à qui parler. »

Et pourquoi avoir choisi de continuer à jouer avec les gars plutôt qu’avec les filles ?

« Dans la vie, je m’entends bien avec les gars. J’ai plus d’affinités avec eux qu’avec les filles. Sur la glace, le calibre est meilleur. Les tirs viennent plus vite. Le jeu est différent. Il y a plus de batailles [rires]. Pas que je me bats, mais j’aime ça quand ça brasse. L’année dernière, j’ai eu huit minutes de punition. Deux fois quatre minutes, pour des coups à la tête. »

Elle ajoute à la blague : « Quand les gars ne me protègent pas, eh bien je frappe. Cette année, je n’ai pas eu de punition, car les gars m’ont bien protégée [rires]. »

***

À 15 ans, Ève Gascon est encore trop candide pour réaliser son exploit. « Il y a des personnes qui m’ont demandé des autographes, des photos. C’est vraiment bizarre. 

— Mais réalises-tu que tu es une pionnière, que tu ouvres la voie ?

— Non. Je pense que je ne le remarque pas autant que je le devrais. »

Ça pourrait bien changer au cours des prochains mois.

À la fin du mois de février, Ève portera l’uniforme de l’équipe féminine du Québec aux Jeux du Canada, à Red Deer, en Alberta. En juin prochain, elle pourrait être repêchée par un club de la LHJMQ.

Un dépisteur de la ligue nous a confié qu’il était encore trop tôt pour savoir si Ève serait sélectionnée ou non. Elle a toutefois des atouts : il n’y a que cinq gardiens de 15 ans dans le midget AAA – et elle possède la deuxième moyenne de buts alloués de ce groupe. Qu’elle soit repêchée ou non, la gardienne devrait être de retour avec les Phénix l’automne prochain.

Son nom circule aussi dans les cercles de l’équipe nationale féminine. Ève Gascon ne s’en cache pas : son objectif est de suivre les traces de Charline Labonté, qui a gardé les buts une saison dans la LHJMQ avant de remporter quatre fois la médaille d’or aux Jeux olympiques. « Carey Price et elle sont mes idoles, dit Ève. En plus, Charline est une amie d’une amie de ma mère. On se parle des fois. »

On dit que ça prend un village pour élever un enfant. Pas de doute, il y a beaucoup de monde qui pousse fort pour qu’Ève Gascon réussisse. Ses parents, Caroline et Stéphane. Ses frères. Charline Labonté. Ses coéquipiers. Ses entraîneurs. Son instructeur des gardiens, Roberto Micalef. Sa préparatrice physique, Véronique Laramée-Paquette. La famille Lefebvre, qui possède un entrepôt de matériel de hockey à Lachenaie, et qui a accepté de commanditer une athlète de la région.

Et maintenant, des centaines de jeunes hockeyeuses qui savent que leur rêve de jouer avec les gars dans le midget AAA est désormais possible.

La saison « régulière » des Phénix prend fin ce week-end

Ce soir contre les Lions du Lac St-Louis, 19 h, aréna Dollard-des-Ormeaux

Dimanche contre les Gaulois de Saint-Hyacinthe, 13 h 30, Multiglace Lachenaie

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.