États-Unis

Obama sort enfin de sa retraite… dorée

Il y a trois ans qu’il semblait mener la vie des « rich and famous ». Il vient de déterrer la hache de guerre contre Trump.

C’était la maison de leurs rêves, devenus réalité lorsqu’ils l’ont acquise en décembre. Mais dans les semaines à venir, l’ex-couple présidentiel ne devrait pas beaucoup profiter de cette splendide bâtisse de Martha’s Vineyard, l’île chérie de Jackie Kennedy et de l’élite démocrate de la côte est. À six mois de l’élection à la Maison-Blanche, Obama est devenu la figure centrale de la campagne, à la rescousse de Joe Biden, son ancien vice-président. Aussi peu charismatique qu’audible, l’adversaire officiel de Trump a besoin d’un sérieux coup de main. La crise du Covid-19, l’explosion du nombre de morts autant que celui des chômeurs, fait vaciller pour la première fois l’actuel président. Barack Obama, qui ne joue que lorsqu’il a des chances de gagner, revient dans la partie.

Un standing de luxe, peut-être, une vie d’oisiveté, certainement pas ! Entre l’ancien chef de l’État et l’ex-First Lady, c’est même à qui sera le plus hyperactif. Avec une petite longueur d’avance pour Michelle alors que Barack semble peiner sur ses Mémoires. Cérémonie en soutien aux soignants, campagne pour inciter les jeunes à voter ou production d’un documentaire adapté de son autobiographie (10 millions d’exemplaires écoulés), l’ancienne avocate est sur tous les fronts. Magnats des nouveaux médias, les Obama ont fait de leur image une marque lucrative. Après Netflix, le couple a signé un accord avec Spotify pour produire des contenus audio propres à incarner leurs « valeurs ». Une communication entièrement tournée vers les millennials, qui pourraient se révéler précieuse lors du scrutin présidentiel.

Et Barack Obama sortit du bois. À trois reprises, l’ancien président est passé à l’attaque. Chemise ouverte, sans cravate, confiné chez lui, il parle face caméra, devant une bibliothèque en bois blanc ornée de livres et de photos. Le cheveu a blanchi, mais le sourire est chaleureux, comme le bain de lumière que lui ont concocté les producteurs.

Samedi soir en prime time, à l’occasion d’une remise de diplôme virtuelle télévisée, Obama s’adresse aux collégiens de la nation, privés de célébration. Avec son optimisme habituel, il les exhorte à songer à l’avenir, leur remonte le moral et s’en prend au passage, sans jamais nommer son chef, à une administration qui, face à la pandémie, n’a non seulement « pas toutes les réponses » mais qui « ne se pose même pas les bonnes questions ». Quelques jours auparavant, dans une vidéo surprise, Obama apportait un soutien inconditionnel à la candidature de Joe Biden. Puis, lors d’une conférence téléphonique avec des conseillers, il accablait Donald Trump pour sa gestion « chaotique et désastreuse » de la pandémie et accusait son successeur d’avoir rendu l’Amérique « plus égoïste, tribale et divisée que jamais ».

Obama est plus populaire que Jésus chez les démocrates, et la réapparition soudaine du messie les soulage. Ces temps derniers, même ses fans s’agaçaient de son absence, qu’ils ont prise pour une désertion. « J’en ai assez de voir Obama rester au-dessus de la mêlée quand la mêlée nous engloutit tous », écrit Drew Magary, un groupie de la première heure. Certains stratèges démocrates sont encore plus sévères : « Obama préfère naviguer sur le yacht de David Geffen plutôt que d’écouter les foutaises du Parti démocrate », lâche l’un d’eux. À moins de six mois de la présidentielle, le parti, en mal de tribun, peine à se projeter en Joe Biden. La référence à l’ancien président fut constante dans les spots publicitaires des primaires. La quinzaine de candidats, inconnus pour la plupart, ont tous joué des coudes pour attirer son attention et obtenir, à défaut de sa bénédiction, au moins celle de ses conseils. Confiné dans sa tour d’ivoire, Obama les a pris poliment au téléphone, mais a refusé de leur apporter son soutien. Silence calculé ou réelle indifférence ? Certains en ont retiré une impression amère. « Où est passé Barack Obama ? » est une question que le pays s’est souvent posée ces trois dernières années. L’intuition, lucide et un peu injuste, était que le couple Obama, fortune faite grâce à leurs 65 millions de dollars empochés pour leurs livres à paraître, ainsi que pour leur contrat avec Netflix, avait rejoint le monde des « rich and famous ».

En 2017, fuyant Trump et la politique, Obama avait savouré des vacances prolongées dans l’univers des stars. Il y eut les lagons bleus de Polynésie avec Bruce Springsteen et Tom Hanks, le kitesurf chez Richard Branson aux Antilles, les balades en Riva sur le lac de Côme avec Michelle et les époux Clooney. Puis il a réatterri à Chicago un matin pour y être juré. Comme tout citoyen appelé à faire partie d’un jury, mais entouré des hommes du Secret Service pour se rendre à la séance de sélection. Il n’a pas été retenu…

Pour la première fois depuis Woodrow Wilson, un ancien président décidait de rester habiter à Washington après ses mandats. Les Obama ont alors emménagé dans une vaste demeure sur les hauteurs de Kalorama, un quartier huppé de la capitale. Mais Malia, 21 ans, et Sasha, 18 ans, ont quitté le nid familial. Et le couple a pleuré en les installant à l’université. « Ce jour-là, les agents du Secret Service regardaient droit devant eux et feignaient de ne pas m’entendre sangloter », confiait récemment l’ex-président. « Renegade » et « Renaissance », noms de code utilisés par leurs gardes rapprochées, travaillent tous les deux au siège de leur fondation. Le bureau de Barack est décoré de la bannière étoilée offerte par les Navy Seals qui ont tué Ben Laden. Marquant son éloignement de la vie officielle, Obama a tombé la cravate et lâché un bouton à sa chemise. Mais quand il descend de sa limousine, un café à la main, c’est rapidement l’émeute. Les acteurs hollywoodiens continuent d’envier son allure zen, cette tranquille décontraction. À certains visiteurs, il a confié qu’il avait la nostalgie des affaires du monde, mais qu’il appréciait dormir d’un meilleur sommeil. Depuis trois ans, il a visité tous les continents sauf l’Antarctique. À chaque étape, il a été reçu par des chefs d’État ébahis, toujours en privé. Hors caméra. Son optimisme les rassure. Les sommets internationaux lui manquent, mais Obama s’abstient d’assumer un quelconque rôle diplomatique officiel. « À l’issue de sa présidence, Bill Clinton savourait clairement le pouvoir qu’il continuait de détenir au sein du parti, écrit Gabriel Debenedetti du New York Magazine, imposant son influence, s’impliquant dans les petites décisions comme dans les grandes. Obama lui, a choisi d’assumer un rôle plus passif, se positionnant comme un observateur détaché à qui on peut demander quelques conseils. »

Depuis trois ans, c’est de cette « vue du ciel » que Barack Obama observe Donald Trump faire voler en éclats ses réalisations législatives, écorner au passage une partie de sa légende. Devant une telle humiliation, plus d’un leader aurait perdu patience.

Pourtant, depuis son départ, il n’a pas pris part à l’hystérie collective contre Trump, qu’il considère avec dédain comme un accident de l’Histoire.

À l’exception de quelques coups de griffes calibrés, il se tient à l’écart des polémiques, préserve son capital politique et ne parle que quand il est sûr d’avoir un impact. Comme lors de l’éloge funèbre prononcé devant le cercueil du républicain John McCain, où il traite Trump avec mépris, mentionnant ses actions sans jamais dire son nom. Ses priorités sont ailleurs. Aujourd’hui, entre deux parcours de golf et une levée de fonds de plusieurs millions de dollars pour sa fondation, Barack Obama doit d’abord achever d’écrire ses Mémoires. Le processus est plus lent que prévu. Il a pris du retard. Les ventes mirobolantes du livre de Michelle ont pu refroidir son inspiration en les plaçant en compétition. Pour justifier sa lenteur, le 44e président explique à ses visiteurs que, lui, rédige ses Mémoires seul, sans l’aide de rédacteurs anonymes, au feutre, à sa table de travail, sur les grands blocs-notes jaunes que connaissent tous les Américains. Avant son arrivée à Tetiaroa, il en avait fait expédier quelques douzaines sur l’île de Marlon Brando. Ce sont ces mêmes cahiers fétiches sur lesquels il rédigeait ses discours et les chapitres de sa première autobiographie. Expert en storytelling, Obama racontera sa vie comme un roman d’où surgiront aussi de belles et grandes idées sur la citoyenneté. Il entend se démarquer des interminables récits rébarbatifs de ses prédécesseurs. En bref, il veut apparaître aux yeux du monde comme un écrivain. Le Covid-19 a brouillé tous les plans. Penguin Random House, son éditeur, pourrait choisir de créer l’événement en sortant le livre autour de l’élection de novembre. Une autre option serait d’en reporter la sortie à 2021. Selon Edward-Isaac Dovere du magazine The Atlantic, « Obama viendrait alors consoler un parti déprimé après une énième défaite, ou serait celui qui capte la lumière dans le sillage de l’élection d’un président démocrate ».

L’autre sujet qui retient Obama loin de l’arène politique est son projet grandiose d’Obama Presidential Center. Là encore, il veut surpasser ses prédécesseurs. Bien plus qu’une bibliothèque musée pour fans nostalgiques, devenue un mausolée pour Nixon et Reagan, le campus qu’il a conçu prendra la forme d’un vaste complexe politico-culturo-éducatif de 20 000 mètres carrés. Une tour à l’architecture futuriste surplombera le Jackson Park de Chicago, à quelques blocs du quartier où Michelle a grandi et où le président a obtenu son premier job. Son ambition : former les leaders politiques de demain. À 58 ans, le jeune retraité se projette dans le futur. L’Obama Center devrait voir le jour en 2021. Pour réaliser son rêve et en assurer la pérennité, l’ancien président doit réunir de 500 millions à un milliard de dollars. Une tâche chronophage qui l’a conduit à faire la tournée des milliardaires américains, des amis pour la plupart.

Barack Obama dans l’impossibilité de se représenter, les fantasmes électoraux des démocrates se portent désormais sur son épouse. « Et si Biden choisissait Michelle comme colistière ? » lit-on dans le New York Post. Le statut de star de l’ex-First Lady ne s’est pas démenti depuis son départ de la Maison-Blanche. Son livre de Mémoires Devenir est un best-seller planétaire. Avant le confinement, elle remplissait des salles de 30 000 spectateurs venus écouter religieusement ses leçons de vie de femme courageuse, sortie des quartiers pauvres de Chicago. Quand Barack, souriant, surgit à l’improviste devant le parterre bondé pour soutenir son épouse, il prend soin de se tenir en retrait. La star, c’est Michelle ! Dès qu’elle parle en public, elle relance la spéculation sur sa présence sur le ticket démocrate en 2020. Sa réponse ne varie pas : « Elle n’est pas intéressée par une carrière en politique ! » fait savoir régulièrement son entourage.

Ces mois derniers, le retrait calculé d’Obama a été particulièrement douloureux pour son ancien vice-président qu’il avait dissuadé de se présenter en 2016. Trente-deux ans après sa première campagne, Joe Biden a remporté la nomination. Il fait référence à son ancien patron dans tous ses discours, l’utilisant comme un bouclier contre les critiques. Les démocrates espèrent qu’Obama s’impliquera physiquement, pour de vrai, en allant convaincre les jeunes, les hispaniques et les ouvriers de confier leur destin à la sagesse d’un candidat de 77 ans. 2020 n’est pas 2008 et les jeunes, enthousiasmés par la rhétorique frondeuse de Bernie Sanders, ne tomberont pas automatiquement sous le charme de cette figure d’un establishment déphasé. Faiseur de roi ou sauveur du pays ? L’arme la plus puissante de l’arsenal d’Obama demeure le verbe et, dans cette campagne virtuelle sans rassemblement ni meeting, son maniement agile des réseaux sociaux. Ses 117 millions d’abonnés sur Twitter donnent le change aux 80 millions de Donald Trump. Biden à la Maison-Blanche serait le début du troisième mandat d’Obama. Trump n’imagine pas un tel scénario. Il se prépare au duel. Il se sent à l’aise face à ses deux cibles préférées, Biden surnommé « Sleepy Joe » et Obama qui, selon lui, n’aurait jamais dû être élu président.

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