Portrait de l’écrivaine québécoise en feu

Si la vie d’avant avait poursuivi sa course comme d’habitude, je serais probablement à la Foire du livre de Francfort en Allemagne, le plus grand évènement de l’édition au monde, où le Canada devait être le pays invité d’honneur. Ce n’est que partie remise, puisque cette invitation a été reportée à 2021.

Je me console de ce rendez-vous annulé par la pandémie en observant la saison des prix littéraires en France où il se passe quelque chose d’un peu exceptionnel cette année. Pour l’instant, parce que les listes n’ont pas encore été toutes dévoilées, trois écrivaines du Québec se sont faufilées dans les sélections parmi les plus importantes.

Bien qu’il s’agisse de premières listes et qu’elles soient susceptibles être écartées lors du dévoilement des deuxièmes, Dominique Fortier a été sélectionnée pour le prix Renaudot avec Les villes de papier (Alto/Grasset), Mireille Gagné pour le prix Wepler avec Le lièvre d’Amérique (La Peuplade), et Marie-Ève Thuot a été sélectionnée non seulement pour le prix de Flore, mais aussi pour le prix Médicis avec La trajectoire des confettis (Les Herbes Rouges/Éditions du sous-sol).

L’un des grands plaisirs de mon métier, outre de recevoir des livres gratuitement, de les lire à l’avance, de les commenter et d’interviewer des écrivains, est de suivre la carrière d’un auteur ou la destinée d’un titre.

Et comme j’ai un côté cheerleader pour la littérature d’ici, que je scrute depuis une vingtaine d’années, ça ressemble presque à ce qu’un journaliste sportif doit ressentir quand il voit évoluer un athlète qu’il a découvert. Je sais bien que les prix dans le domaine de l’art, ça ne veut pas dire grand-chose au fond, et que de nombreux génies n’en ont jamais reçu, mais je n’y peux rien, je trouve ça intéressant, on y tâte l’air du temps. L’an dernier, c’était Kevin Lambert avec Querelle qui a eu un bel automne en France.

Ce qu’il y a d’encore plus important dans ce métier est d’informer le public sur les publications à ne pas rater avant qu’on en parle ailleurs. Rien de plus énervant que lorsqu’on fait les manchettes avec nos auteurs juste quand ils sont célébrés à l’étranger.

Ça doit commencer ici, et les libraires québécois font un super boulot en ce sens, comme en témoigne la popularité de l’évènement « Le 12 août, j’achète un livre québécois », qui a battu des records cet été, en pleine pandémie, selon un article de Radio-Canada.

Et ce sont les écrivaines qui dominent les ventes, ce qui ne me surprend pas, car malgré les problèmes de parité dans divers secteurs, et cet été difficile où il y a eu des dénonciations dans le milieu littéraire, elles ont vraiment brillé dans la dernière décennie.

Il ne faut pas s’étonner de voir trois femmes se hisser dans les sélections des prix littéraires français en ce moment.

Dans le magazine Lire du mois de septembre, où l’on trouve trois critiques élogieuses des romans de Thuot et de Fortier, ainsi que de Chienne, de Marie-Pier Lafontaine (Héliotrope), le journaliste Baptiste Liger souligne que « quelques-uns des meilleurs textes de la rentrée littéraire sont signés de romancières québécoises, qui n’ont pas peur d’affronter de gros sujets », en rappelant celles qui ont ouvert la voie : Anne Hébert, Gabrielle Roy, Marie-Claire Blais, Antonine Maillet. Ce qui confirme une forte filiation féminine dans notre littérature.

J’aime me rappeler les souvenirs de mes lectures et de mes rencontres avec ces auteures qui montent. Je ne peux encore parler du roman Le lièvre d’Amérique, de Mireille Gagné, que je viens de commencer, mais je suis Dominique Fortier depuis Du bon usage des étoiles, éblouie par son talent. La lecture de son roman Les villes de papier, sur la vie de la poète américaine Emily Dickinson, avait été un ravissement (et m’avait fait acheter les recueils de Dickinson).

Je l’avais rencontrée dans sa belle maison, pendant que sa fille jouait au salon, et elle était comme toujours d’un calme désarmant. Dominique m’avait confié avoir aussi envoyé son manuscrit à la maison d’édition française Grasset, sur un coup de tête. Non seulement elle a été publiée, mais la voici nommée pour le Renaudot, et je ne serais pas surprise qu’elle se retrouve sur une autre liste cet automne. « Cette nomination est un vrai cadeau, parfaitement inattendu », m’a-t-elle écrit, quand je l’ai félicitée.

Je me souviens de la timidité de Marie-Ève Thuot, qui signait un premier roman follement ambitieux avec La trajectoire des confettis, et de la séance photo dans la ruelle près du café où avait lieu notre rendez-vous. Pendant que mon collègue Patrick Sanfaçon croquait son portrait, je lançais des confettis comme une dingue devant son visage (moi pis mes concepts), j’en avais partout dans les cheveux et j’en ai trouvé dans mon sac à main pendant des semaines (on ne peut pas savoir leur trajectoire).

Comment deviner, dans un moment pareil, qu’elle allait se rendre sur les listes du Flore et du Médicis ?

Marie-Ève Thuot a appris ses sélections en même temps que tout le monde, et m’a raconté samedi au téléphone son étonnement. « Mon éditeur aux Éditions du sous-sol voulait sortir mon livre pour la saison des prix littéraires, mais je ne pensais pas que ça allait se rendre là. C’est spécial de se retrouver sur la même liste que des écrivains comme Emmanuel Carrère et Chloé Delaume. »

Elle partira bientôt en France pour une tournée de promotion de quatre semaines, malgré la menace d’une deuxième vague qui se confirme. « Je suis plus intimidée par la presse française que par la COVID ! »

À la célèbre émission Le masque et la plume sur France Inter, le romancier Frédéric Beigbeder a qualifié de « merveilleux » le roman de Marie-Ève Thuot, en ajoutant ceci : « Je trouve que c’est important qu’on publie enfin les auteurs québécois en France, parce que c’est un moyen de savoir ce qui va nous arriver dans 10 ans. »

Pour une fois, je suis d’accord avec Frédéric Beigbeder.

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