Chronique

Le symptôme et la maladie

Il y a peu de diversité parmi les finalistes de la soirée des Oscars encore cette année. C’est un fait. Aucune femme n’a été retenue dans la catégorie de la meilleure réalisation, et les finalistes des catégories d’interprétation sont tous Blancs, à l’exception de Cynthia Erivo (pour Harriet). Une Noire pour 19 Blancs…

Le mot-clic #OscarsSoWhite a repris du service sur les réseaux sociaux sans grande surprise. Heureusement qu’il y a des formules pour rappeler des évidences. C’est nécessaire et efficace. Sauf qu’il ne faudrait pas confondre les symptômes et la maladie.

Le manque de diversité parmi les finalistes des Oscars est le symptôme d’un mal plus profond : l’absence de diversité et de représentation fidèle de la société dans l’ensemble des hautes sphères, artistiques, politiques, économiques, ici comme aux États-Unis.

Reprocher à une cérémonie de remises de prix son manque de diversité, c’est l’équivalent de s’étonner de l’absence de femmes dans une rencontre de premiers ministres provinciaux. S’il n’y a pas de femmes élues à la tête des différents gouvernements du Canada, il n’y en aura pas par magie lorsque les premiers ministres sont réunis.

S’en plaindre, c’est prendre le problème à rebours. C’est se surprendre en aval de ce qui n’a pas été fait en amont.

Je l’écrivais la semaine dernière : 12 % des 100 films les plus populaires de 2019 aux États-Unis ont été réalisés par des femmes. En 2018, elles étaient seulement 8 %. Et on s’étonne qu’il n’y en ait pas davantage qui soient finalistes aux Oscars ? Vraiment ?

Certes, des efforts ont été faits, tant à l’Académie des Oscars qu’à son équivalent britannique des BAFTA – sévèrement critiquée la semaine dernière pour le manque de diversité de ses finalistes. En 2016, les Oscars ont entrepris de doubler le nombre de femmes et d’électeurs de minorités ethniques parmi ses membres votants d’ici 2020. L’objectif semble avoir été atteint, grâce à l’inclusion de quelque 850 nouveaux membres. En 2017, l’Académie des BAFTA comptait parmi ses électeurs 43 % de femmes et 18 % de membres de minorités ethniques.

Il reste qu’on aura beau changer les règles et modifier la composition de l’électorat, en le rendant plus diversifié et paritaire, si les œuvres sont à la base, encore et toujours, en très grande majorité réalisées par des hommes blancs, les finalistes et les éventuels lauréats seront aussi, en toute logique, des hommes blancs.

Que l’on me comprenne bien. Je ne suggère pas que l’on passe au peigne fin des scénarios de films susceptibles d’être primés afin de s’assurer qu’ils soient en toutes circonstances représentatifs de l’ensemble de la société. Certains ont reproché à Martin Scorsese l’absence de personnages féminins forts dans The Irishman, un film sur les liens entre la mafia et les Teamsters, syndicat de chauffeurs de camions dans les années 60. C’est un univers indiscutablement masculin. Comme l’est celui de 1917, de Sam Mendes, sur deux soldats britanniques en mission dans les tranchées de la Grande Guerre.

La rectitude politique n’a pas sa place dans l’écriture cinématographique.

En revanche, il est souhaitable que, pour une production dépeignant un univers essentiellement masculin, il y ait l’équivalent féminin.

Il n’est pas normal qu’il n’y ait pas plus qu’un film réalisé par une femme, l’adaptation du classique Little Women (Les quatre filles du docteur March) de Louisa May Alcott par Greta Gerwig, pour huit longs métrages réalisés par des hommes, sur des sujets tels les incels, la guerre, la mafia, le culte de Charles Manson et la course automobile.

Ce qui est tout aussi souhaitable, c’est que les groupes minoritaires aient voix au chapitre dans le cinéma américain. Et qu’une réalisatrice afro-américaine comme Ava DuVernay, l’exception qui confirme la règle, ait accès aux mêmes moyens de production que Martin Scorsese.

Il faut être de mauvaise foi ou faire preuve d’aveuglement volontaire pour refuser de comprendre l’importance de la pluralité et de la diversité des voix, au cinéma comme ailleurs. Qui scénarise ? Qui réalise ? Est-ce un homme, une femme, issu ou pas d’une minorité ethnique ou sexuelle ?

Chacun perçoit une réalité d’après sa propre expérience, avec une vision forgée par cette expérience. C’est ainsi que, sur un même territoire et dans une même société, le regard d’un étudiant gai de 16 ans sera différent de celui d’une retraitée hétéro de 75 ans, celui d’une écrivaine trans de 56 ans, différent de celui d’un ingénieur musulman de 25 ans, celui d’un médecin noir de 60 ans, différent de celui d’une policière blanche de 42 ans, et ainsi de suite. Je ne vous apprends rien. Cela tombe sous le sens.

La clé se trouve dans l’accessibilité aux moyens de communication. Mais la solution n’est pas pour autant la complaisance.

Fallait-il que Greta Gerwig soit finaliste dans la catégorie de la meilleure réalisation sous prétexte qu’elle est une femme ? Bien sûr que non. Little Women est bien réalisé, mais reste plus classique dans sa forme que Lady Bird, qui a valu à l’actrice-cinéaste d’être finaliste dans cette catégorie phare en 2018. Est-ce scandaleux qu’elle ne se retrouve pas – tout comme son compagnon, Noah Baumbach, pour Marriage Story – aux côtés de Scorsese, Tarantino, Bong Joon-ho, Sam Mendes ou Todd Phillips ? Non plus. Même s’il a été démontré que les préjugés inconscients favorisent les hommes.

Dans l’histoire des Oscars, outre Greta Gerwig, quatre femmes seulement ont été finalistes dans la catégorie de la meilleure réalisation : Lina Wertmüller (en 1976 pour Pasqualino), Jane Campion (en 1993 pour La Leçon de piano), Sofia Coppola (en 2003 pour Lost in Translation) et Kathryn Bigelow (qui l’a remporté en 2009 pour The Hurt Locker). Un Oscar de la réalisation à une femme, en 92 ans…

Certains laissent entendre que peu d’œuvres de réalisatrices se démarquaient dans le très bon cru de films de 2019. Je ne suis pas d’accord. L’un des meilleurs films de la dernière année, Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, n’apparaît nulle part parmi les finalistes des Oscars. Il était pourtant éligible dans toutes les catégories, hormis celle de l’Oscar du meilleur film étranger (la France lui ayant préféré Les Misérables). Pourtant, personne n’en a fait un plat. Pourquoi ? Non seulement parce que Céline Sciamma est une femme, mais parce qu’elle est française.

La diversité est aussi question de langue et de vision du monde. Si les six sélections de Parasite du Coréen Bong Joon-ho, cinéaste bien connu des cinéphiles américains notamment grâce à ses films en anglais (Snowpiercer, Okja), font espérer moins d’américanocentrisme, la cérémonie des Oscars demeure le gala du cinéma américain. Pour le meilleur et pour le pire. L’an dernier, c’est Green Book de Peter Farrelly, cliché ambulant fait film, qui a remporté le plus prestigieux des Oscars…

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