Éditorial Ariane Krol

COLLECTE DE DONNÉES FINANCIÈRES PERSONNELLES
StatCan et votre compte de banque

Prélever et utiliser les données financières de centaines de milliers de consommateurs sans que ceux-ci en soient avisés ? Statistique Canada aura à s’expliquer sur ce projet hautement controversé, ce matin à Ottawa. L’agence fédérale a des motifs valables de vouloir se fier à des transactions financières réelles, mais elle s’est drôlement trompée en pensant pouvoir le faire en douce.

Une agence gouvernementale qui demande aux banques de lui fournir les transactions de près d’un demi-million de clients sans obtenir leur consentement ni même les en informer… Pas besoin d’être un expert en gestion de crise pour deviner comment un tel projet risque d’être reçu par la population. En fait, on n’arrive même pas à imaginer comment ça pourrait bien se passer.

C’est pourtant ce que Statistique Canada a cru jusqu’à tout récemment – jusqu’à ce que le réseau Global expose son projet-pilote à la fin octobre. Le tollé ne se s’est pas fait attendre.

Que ce soit à la période des questions à Ottawa, sur les réseaux sociaux ou dans les médias, l’indignation est manifeste. Et ce n’est pas fini.

Le Comité sénatorial permanent des banques et du commerce a convoqué une audience ce matin à Ottawa, et le commissaire fédéral à la protection de la vie privée a ouvert une enquête.

Statistique Canada, de son côté, s’est efforcée de remettre les choses en contexte au cours de la dernière semaine. Plusieurs éléments sont effectivement dignes de mention.

Tout indique que l’agence fédérale a agi en conformité avec sa propre loi. Celle-ci lui donne en effet de larges pouvoirs pour obtenir les données nécessaires à la production de ses études, tant auprès d’organisations publiques que privées.

Statistique Canada a aussi une expertise de longue date dans la récolte et la conservation de données sensibles et a toujours réussi à les protéger contre le piratage. Les renseignements personnels obtenus auprès des banques et des agences de notation de crédit ne seront partagés avec aucune autre entité gouvernementale, assure également l’organisme.

Le statisticien en chef et son personnel ont par ailleurs fourni des explications convaincantes sur le potentiel de ces données financières. Il ne s’agit pas seulement d’augmenter la précision des analyses en matière de dépenses des ménages, de ventes au détail, de logement ou de revenu, mais d’éviter qu’elles ne se détériorent. « Il est devenu difficile de maintenir nos taux de réponse pour produire les données de qualité requises pour l’indice des prix à la consommation », a par exemple indiqué l’agence lors d’une séance de clavardage.

Ceux qui connaissent bien Statistique Canada sont au courant de ces enjeux et du sérieux de son travail, mais ce n’est évidemment pas le cas de la majorité de la population. La direction aurait dû en être consciente.

Elle aurait dû réaliser que sa logique scientifique, sa loi et sa réputation ne sont pas les seuls éléments à prendre en considération ici. Elle aurait dû se rendre compte que les citoyens verraient les choses d’un autre œil et que leur surprise en prenant connaissance de ses projets n’aiderait pas sa cause.

L’agence s’est attiré une vague de sympathie sans précédent lorsque les conservateurs de Stephen Harper ont aboli le formulaire long du recensement. Universitaires, gens d’affaires, élus municipaux et fonctionnaires provinciaux ont multiplié les sorties pour démontrer l’importance d’avoir des analyses publiques fiables, et les Canadiens l’ont bien compris.

Ce capital de sympathie, hélas, est aujourd’hui sérieusement écorné. Statistique Canada aura fort à faire pour regagner la confiance de la population dans ce dossier délicat.

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