Mikaël Kingsbury

Pas question de ralentir

Avec 56 victoires en Coupe du monde, 16 globes de cristal, quatre titres aux Championnats du monde, un titre olympique, Mikaël Kingsbury a tout gagné. À 27 ans, déjà détenteur de tous les records de sa discipline, il pourrait être tenté de tourner la page. Ceux qui le connaissent savent toutefois qu’il n’a rien perdu de sa motivation. Le skieur nous a reçus récemment chez lui pour revenir sur sa carrière et parler de ses ambitions.

Mikaël Kingsbury

Une 11e saison au sommet

Cela fera 10 ans cette saison que Mikaël Kingsbury évolue en Coupe du monde. Signe du temps, ses meilleurs amis, Marc-Antoine Gagnon et Philippe Marquis, ont pris leur retraite.

« C’est sûr que c’est différent sans eux. Les autres skieurs de l’équipe ne sont pas nécessairement à mon niveau, mais ils peuvent me pousser dans d’autres secteurs, au gym par exemple. J’ai trouvé d’autres façons de me motiver.

« Je suis maintenant le plus vieux de l’équipe chez les hommes. Nos sujets de discussion sont différents qu’avec Phil ou Marc-Antoine, mais je sens que je peux aider mes coéquipiers. À l’entraînement ou en compétition, on est ensemble 24 heures sur 24 et je pense qu’ils peuvent s’inspirer de ma façon de me préparer. Quand je suis sur mes skis, c’est sérieux, c’est pour travailler.

« Je suis aussi près de mes principaux concurrents, Matt [Graham, de l’Australie] ou Ben [Cavet, de France]. Le Japonais [Ikuma Horishima] aussi, même s’il ne parle aucun mot d’anglais et que c’est difficile de communiquer. Je sais qu’il aimerait bien apprendre quelques-uns de mes trucs, mais je ne peux quand même pas aider le deuxième mondial ! Je ne pense pas que Roger Federer donnait ses trucs à Rafael Nadal dans ses meilleures années. Et Alex [Bilodeau] ne m’en donnait pas non plus quand j’ai débuté.

« Je pense que j’ai des affinités avec ces skieurs étrangers parce qu’on est habitués à lutter pour les premières places, habitués aussi à la pression qui vient avec ça. Et au point où nous sommes rendus dans nos carrières, on travaille sensiblement sur les mêmes trucs, les mêmes descentes, avec seulement quelques petites différences selon les pays et les entraîneurs. »

Toujours motivé

Trois horloges décorent le mur de la cuisine de Kingsbury. Elles sont ajustées aux heures de Zermatt, Whistler et PyeongChang, deux sites d’entraînement qu’il a souvent visités et le théâtre de son plus grand triomphe, aux Jeux olympiques de 2018. « Je vais devoir changer ça, mettre une horloge à l’heure de Pékin ! »

Kingsbury aura 29 ans aux Jeux olympiques de 2022 : « Je vieillis quand même. Plus jeune, j’aimais faire beaucoup de volume, beaucoup de “top to bottom”, comme on dit dans notre jargon. Je suis encore un peu dans cette mentalité, mais je sens que mon corps réagit différemment et que ça me prend moins de temps avant d’être “sharp”.

« Avec l’expérience, je suis mieux préparé physiquement, je comprends mieux tous les aspects du sport, je suis plus précis partout. Quand je prépare un camp, j’aime mieux partir moins longtemps et travailler de façon plus intense, en étant sûr que je vais être là à 100 % chaque jour.

« Avant, je visais la médaille d’or olympique, puis le doublé aux Championnats du monde. Maintenant, c’est fait [il a triomphé aux Jeux de PyeongChang et aux Mondiaux de Deer Valley], et même si j’aimerais répéter cela, je n’aurai plus jamais à subir la même pression que la première fois.

« Les gens vont dire qu’Alex a gagné deux fois la médaille d’or aux Jeux, mais ça ne m’énerve pas. Les Jeux, je les ai gagnés. Je veux aller à Pékin et je pense que je serai très bien préparé, avec de meilleurs atouts techniques et mentaux que la première fois. Je pense que je serai encore plus fort en 2022, mais ce n’est pas ma priorité d’aller gagner les Jeux. »

« Je préfère y aller une étape à la fois. Je ne pense présentement qu’à la prochaine saison. Il n’y a pas de Jeux olympiques cette année, pas de Championnats du monde non plus et ça me motive de penser que je vais pouvoir en profiter pour essayer de nouvelles choses. »

— Mikaël Kingsbury

« Il y a quand même beaucoup d’épreuves cette saison [14] et ça met un défi supplémentaire pour conserver mon globe de cristal. Je suis un skieur qui privilégie la constance et je veux toujours bien faire. C’est sûr que j’aimerais encore bien skier devant ma famille et mes partisans, à Tremblant ; sûr que j’aimerais aussi gagner à Ruka et Deer Valley, mes épreuves préférées, surtout que la deuxième est en février, à une période où sont habituellement disputées les grandes compétitions. Les Jeux sont là, les Championnats du monde aussi et il faut savoir conserver son énergie pour arriver au sommet de sa forme à ce moment-là.

« Je n’ai donc pas d’objectifs précis, mais je n’entends pas ralentir pour autant. Mes compétiteurs sont peut-être plus disposés à prendre des risques, mais je veux continuer à faire des “grosses descentes” pour leur montrer qu’ils ont encore du travail à faire pour me rattraper ! Pour moi, c’est très important de garder la barre très haut, aussi bien pour mes adversaires que pour les juges. »

Prendre une pause ?

D’autres champions expérimentés ont pris des pauses dans leur carrière entre deux rendez-vous olympiques, pour épargner leur corps, garder leur motivation.

« Je ne serais pas capable de faire ça. On en avait parlé avant la dernière saison, afin justement de me ménager, mais je serais incapable de savoir que je suis en santé et de m’asseoir sur mon sofa pour regarder une compétition. Ça me fâcherait tellement de savoir que je suis là, alors que j’aurais pu gagner. Il n’y a pas assez d’épreuves dans une saison.

« Dans d’autres sports, au tennis par exemple, la saison est longue et il y a des tournois chaque semaine. Dans notre sport, la saison est relativement courte, même cette année avec 14 épreuves. Je ne serais vraiment pas capable d’en rater une, d’autant plus qu’il y a des bourses attachées à tout ça et que c’est un peu mon gagne-pain. »

Et c’est même difficile pour Kingsbury d’envisager de rater une épreuve parce qu’il ne serait pas à 100% de sa forme : « L’année dernière, j’étais malade comme un chien pour la deuxième épreuve de la saison, à Thaiwoo, en Chine. Mon équipe m’a dit : “Mik, on n’est vraiment pas obligé de skier aujourd’hui, la saison est longue et notre objectif, c’est surtout les Championnats du monde”. Je ne me suis pas entraîné ce jour-là et le lendemain, je n’ai pris qu’un peu de melon et un jus d’orange avant d’aller à la piste. Et j’ai gagné les qualifications !

« J’ai passé l’après-midi aux toilettes, puis je suis allé gagner la course. Et le lendemain, j’ai gagné en duel, en étant 10 livres plus léger ! Je pense que notre corps est capable de choses qu’on ne pense pas possibles. C’est fou, je ne me sentais vraiment pas bien. Je me souviens qu’en haut de la pente, mon plus gros stress était de savoir où étaient les toilettes. Mais l’adrénaline et l’instinct prenaient le dessus, et j’étais capable de performer juste le temps de ma descente. J’arrivais en bas et je recommençais à me sentir comme de la merde. Notre corps et notre mental sont vraiment capables de choses qu’on ne soupçonne pas. »

Et après ?

« J’aime le ski, j’aime mon sport et je pense que je vais continuer tant et aussi longtemps que je vais me sentir compétitif, tant que je maintiendrai ce ratio élevé de victoires et de podiums. Si, après les Jeux de Pékin, je sens que je suis encore capable de rivaliser avec les meilleurs, je ne m’arrêterai peut-être pas tout de suite.

« Mais quand j’arrêterai, ce sera pour de bon. On en a vu s’ennuyer de la compétition et revenir plus tard, alors qu’ils n’étaient plus nécessairement à leur meilleur niveau ; je ne ferai jamais ça. J’aimerais rester impliqué dans le ski acrobatique d’une façon ou d’une autre afin d’aider les jeunes, mais j’aime aussi tous les sports, le tennis en particulier.

« J’ai une bonne équipe autour de moi, j’ai une belle carrière, je gagne bien ma vie et quand je vais prendre ma retraite au plus haut niveau, je sais que j’ai assez d’argent de côté pour retourner à l’école, explorer d’autres avenues.

« J’ai bien investi mon argent, mon avenir est relativement assuré, ce sera à moi d’écrire les prochains chapitres de ma vie et j’aimerais qu’ils soient aussi excitants, aussi stimulants que les précédents. »

« Il est toujours affamé »

— Michel Hamelin, entraîneur de Mikaël Kingsbury

Comment aider un athlète à s’améliorer quand il est déjà le plus grand de toute l’histoire de son sport ? C’est le défi que relève l’entraîneur de Mikaël Kingsbury, Michel Hamelin, responsable de l’équipe canadienne de bosses.

« C’est facile parce qu’il est toujours aussi affamé de se surpasser, à chaque journée d’entraînement, a expliqué Hamelin, la semaine dernière en entrevue. Moi, mon défi, c’est de le challenger ; si je le laisse dans sa zone, il va toujours être parfait. Si j’essaie de le sortir de sa zone, ça permet d’essayer de nouvelles choses, ça permet d’essayer d’améliorer des petits détails. »

Hamelin a d’ailleurs intégré un nouvel entraîneur, Dean Bercovitch, à son groupe de Coupe du monde. Venu du Big Air et du slopestyle, il aide Kingsbury à développer ses « grabs », un aspect que le skieur croit pouvoir améliorer :

« En bosses, on est limités par les règles et c’est important d’aller chercher le maximum de chaque élément, même si on n’a pas les plus gros sauts. »

— Michel Hamelin

Kingsbury doit faire face à une concurrence toujours plus forte. Comme l’explique Hamelin : « Tout le monde pousse et il faut rester vigilants. Déjà, si le Japonais Ikuma [Horishima, deuxième mondial] fait sa meilleure descente, Mik va devoir être parfait pour le battre.

« J’imagine que les autres s’inspirent de nos façons de travailler, mais on le fait nous aussi. J’ai remarqué que, dans une journée d’entraînement, Ikuma pouvait faire environ 15 descentes sans jamais répéter la même combinaison de sauts.

« Je n’y avais jamais pensé, parce que ça empêche de travailler sur la constance, mais Mik est déjà tellement constant que ça devient une bonne façon de le stimuler. Alors que les Japonais ratent la moitié de leurs sauts, Mik, lui, les réussit et je lui demande chaque fois de maximiser chacun d’eux. »

Volume de travail

Un autre défi pour Hamelin consiste à bien doser le volume de travail d’un athlète qui en sera à sa 11e saison en Coupe du monde. À l’époque où il travaillait avec Alexandre Bilodeau, entre les Jeux olympiques de Vancouver et de Sotchi, cela s’était traduit par une demi-saison sabbatique.

« Il faut vraiment qu’il y ait un but derrière ça et que l’athlète embarque là-dedans. Alex voulait faire moins de compétitions afin de pouvoir s’avancer dans ses études. On continuait de travailler ici, en gymnase, sur le trampoline, mais nous avions chacun notre projet à l’extérieur du ski : lui allait à l’école et moi, je construisais ma maison.

« Mik, lui, il se voit assis chez lui ! Il est encore entièrement dédié à son sport et ne pense qu’à cela pour l’instant. Cela dit, il a quand même acquis beaucoup de maturité depuis deux ans. Il réside maintenant avec sa blonde et a une vie beaucoup plus stable. Je remarque que si les camps sont trop longs, il commence à taper du pied vers la fin.

« Les bosses, c’est quand même un sport d’impacts et mon travail, c’est de contrôler ça pour lui. Le volume des entraînements va forcément aller en diminuant. S’il faisait 10 descentes d’entraînement l’année dernière, ce sera neuf cette année, et huit l’année prochaine. »

L’équipe canadienne est actuellement à Zermatt, en Suisse, et Hamelin en profitera pour évaluer ses skieurs, mais aussi ceux des autres pays : « C’est un des camps où on voit où tout le monde est rendu. Les skieurs vont faire des descentes complètes et on va avoir une image plus précise du niveau de la compétition. Il y a des jeunes qui arrivent, mais les favoris seront encore sensiblement les mêmes. »

Quelles sont ses pistes préférées ?

Il n’y a pas beaucoup de pistes où Mikaël Kingsbury n’a pas brillé, mais celle de Ruka, en Finlande occupe une place à part. C’est là qu’il disputera sa 100e Coupe du monde au début du mois de décembre.

« J’y ai fait mon premier podium en carrière, contre des idoles de jeunesse et avec une idole de jeunesse [le Français Guilbaut Colas] sur le podium avec moi. C’est là que j’ai porté le dossard jaune du meneur de la Coupe du monde pour la première fois. Là aussi que j’ai battu le record de victoires en Coupe du monde d’Edgar Grospiron.

« Et la saison dernière, j’y ai gagné ma 50e victoire en carrière [sa septième en Finlande]. C’est donc très spécial pour moi et ce n’est pas un hasard. C’est la première compétition de l’année, elle est disputée en soirée, tout le monde est excité et je suis toujours très motivé. Tous les athlètes vont dire la même chose, mais gagner la première compétition, ça part toujours la saison du bon pied. »

Une autre piste fétiche de Mikaël est celle de Deer Valley, en Utah, où il a obtenu neuf victoires, 13 podiums et un doublé historique l’hiver dernier aux Championnats du monde.

« Il y a toujours énormément de spectateurs, et la piste est l’une des plus exigeantes. La neige y est généralement parfaite, comme l’organisation, on est hébergés au bas des pistes et j’y ai toujours du plaisir. »

« Il n’y a rien de plus spécial que de se retrouver en finale, en duel contre un Américain devant tous ces spectateurs dont tu n’es pas le favori. Sans être méchant, j’aime bien casser le party. »

— Mikaël Kingsbury

Les prochains Jeux olympiques seront disputés en Chine, où Kingsbury a remporté toutes les compétitions auxquelles il a participé !

« En Coupe du monde, on a skié à Thaiwoo et à Beida Lakje, et j’ai toujours gagné. Pour être honnête, la Chine n’est pas nécessairement le pays où on préfère aller t tout le monde y arrive souvent un peu de reculons, mais j’y ai toujours très bien performé.

« On n’a pas encore découvert la piste olympique, qui doit être aménagée dans un centre appelé Secret Garden. Les Championnats du monde y seront disputés en 2021, un an avant les Jeux, et on verra bien ce qui nous attend. »

Une fiche sans égal

Né le 24 juillet 1992 à Deux-Montagnes

Débuts en Coupe du monde : 2010, à Calgary

99 épreuves de Coupe du monde

56 victoires, 81 podiums

Médaillé d’or aux Jeux olympiques de PyeongChang (2018), médaillé d’argent à Sotchi (2014)

Quatre titres aux Championnats du monde : Deer Valley 2019 (bosses et duels), Autriche 2015 (duels), Norvège 2013 (bosses)

Neuf podiums aux Championnats du monde

Lauréat du prix Lou-Marsh, remis à l’athlète par excellence au Canada, en 2018

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