Analyse

« Le courant passe » entre Scheer et les nationalistes

SAINT-HYACINTHE — Le chef du Parti conservateur Andrew Scheer n’a pas tardé à rencontrer le tout nouveau membre de sa formation politique, l’ancien chef du Bloc québécois Michel Gauthier, hier.

Autrefois adversaires à la Chambre des communes – ils s’y sont croisés pendant trois ans, entre 2004, date de la première élection d’Andrew Scheer, et 2007, date de la démission de Michel Gauthier –, les deux hommes ont eu une conversation en privé d’une trentaine de minutes.

La rencontre a eu lieu avant que M. Scheer ne monte sur la scène pour prononcer un discours de clôture devant quelque 400 militants, réunis en fin de semaine au tout nouveau Centre de congrès de Saint-Hyacinthe pour participer au conseil national québécois du Parti conservateur.

« Le courant a passé parfaitement bien entre nous deux », a confié à La Presse Michel Gauthier, dont la décision de tourner le dos à l’option souverainiste défendue par son ancienne formation politique pour grossir les rangs du Parti conservateur annonce un possible réalignement de l’échiquier politique au Québec sur la scène fédérale.

« J’ai été très à l’aise. C’est un homme charmant, un homme absolument humain. Je lui ai dit quelque chose qui lui a probablement fait plaisir : “Même vos adversaires vous rendent hommage. Quand ils vous disent que vous êtes Stephen Harper avec un sourire, ils vous disent simplement que c’est la rigueur de Stephen Harper et l’ouverture et l’humanité de Brian Mulroney dans un seul homme.” Je l’ai assuré de mon appui le plus total. Je lui ai dit que je suis prêt à travailler et que je ferai tout ce que je peux humainement pour lui amener toute la clientèle qui était au Bloc québécois et qui a le goût maintenant de faire un vote positif, mais un vote qui est toujours dans le sens de la défense des intérêts du Québec. C’est cela qui est important », a ajouté M. Gauthier.

Désirant fortifier davantage le courant qui a été établi entre son parti et un nationaliste de la trempe de Michel Gauthier, Andrew Scheer a profité de son discours devant ses troupes gonflées à bloc pour rappeler que c’est au Québec que les plus grandes vagues conservatrices de l’histoire ont commencé, faisant notamment allusion à la victoire décisive des conservateurs de Brian Mulroney en 1984.

Et Scheer a promis que le Parti conservateur préparera un programme électoral qui aura été rédigé en bonne partie « par les Québécois, pour les Québécois ».

« C’est ce que nous allons offrir en 2019. Nous allons proposer des gestes concrets qui apporteront des résultats tangibles pour les Québécoises et les Québécois. Notre offre politique reflétera les aspirations de la nation québécoise », a affirmé M. Scheer, énumérant au passage l’attribution de pouvoirs accrus en matière de culture et d’immigration au Québec et l’instauration d’une déclaration de revenus unique pour les contribuables québécois – des mesures appuyées au cours de la fin de semaine par les militants conservateurs.

« Chez les conservateurs, il y a une place autant pour les nationalistes qui sont tannés des chicanes que pour les fédéralistes qui n’en peuvent plus de voir Justin Trudeau vivre dans son monde de Calinours. Et, croyez-moi, des Michel Gauthier et des Yves Lévesque, il va y en avoir plusieurs autres », a ajouté le chef conservateur, se félicitant de voir que M. Lévesque, maire de Trois-Rivières, comptait porter les couleurs conservatrices aux prochaines élections.

Au cours de la fin de semaine, Andrew Scheer et ses troupes ont visiblement marqué un grand coup auprès des électeurs nationalistes du Québec. Résultat : le chef conservateur pourrait bien récolter en 2019 les fruits au Québec qui ont glissé entre les mains de son prédécesseur, Stephen Harper, en 2008 et en 2011.

GESTES MULTIPLES

Au début de son règne à la tête du Parti conservateur et durant le premier mandat minoritaire de son gouvernement, Stephen Harper a multiplié les gestes pour recréer la coalition entre les conservateurs de l’Ouest et les nationalistes du Québec qui avait permis à Brian Mulroney de rafler la plus importante majorité de l’histoire canadienne en 1984 et d’être reporté au pouvoir en 1988.

Ainsi, le gouvernement Harper a reconnu le Québec comme une nation au sein du Canada, a accordé un siège au Québec au sein de la délégation canadienne à l’UNESCO, et a réglé le déséquilibre fiscal qui a longtemps empoisonné les relations entre Québec et Ottawa.

Durant la campagne de 2008, le Parti conservateur s’apprêtait à faire des gains importants au Québec, selon les sondages. Mais ses appuis se sont effondrés après que Stephen Harper eut défendu les coupes dans les arts en affirmant que les gens ordinaires n’avaient rien à cirer des artistes qui participaient à de riches galas.

Ces propos ont soulevé l’ire au Québec et provoqué une mobilisation des artistes qui ont tout mis en œuvre pour que les conservateurs se heurtent à un mur dans la province. Les électeurs nationalistes ont donc de nouveau jeté leur dévolu sur le Bloc québécois et les conservateurs ont dû se contenter de 10 sièges au Québec, soit le même nombre qu’en 2006.

Le lieutenant politique d’Andrew Scheer au Québec, Alain Rayes, affirme que le Parti conservateur accorde une large place aux aspirations des Québécois dans ses politiques, convaincu qu’il existe au Québec « un fond bleu ».

« La question n’est pas de savoir si les conservateurs vont prendre le pouvoir, mais quand. Est-ce que le Québec veut faire partie de la solution ? L’impact de la présence de Michel Gauthier est majeur et est le résultat d’une réflexion mûrie depuis une dizaine d’années. Il en est arrivé au même constat. Donc, les nationalistes, les fédéralistes, les gens qui veulent défendre les intérêts du Québec, mais aussi travailler à l’intérieur du Canada, nous allons travailler pour obtenir leurs appuis », a affirmé l’infatigable lieutenant politique d’Andrew Scheer.

Au cours de la fin de semaine, les stratèges conservateurs ont tenu à présenter un message vidéo de huit minutes de Brian Mulroney aux militants. L’objectif était de fouetter la fierté d’être un Bleu au Québec.

Hier, le premier ministre Justin Trudeau a annoncé la tenue d’une élection partielle le 18 juin dans la circonscription de Chicoutimi–Le Fjord, vacante depuis la démission surprise du député libéral Denis Lemieux en novembre. Michel Gauthier a promis de faire campagne pour donner un coup de pouce au candidat conservateur Richard Martel.

Même si les stratèges conservateurs s’évertuent déjà à minimiser les attentes – le candidat conservateur est arrivé quatrième au scrutin de 2015 –, cette élection partielle permettra de tester la force du courant entre le Parti conservateur et l’électorat nationaliste du Québec.

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