Organisation internationale de la Francophonie

lâchée par ottawa et québec

Michaëlle Jean ne pourra plus compter sur l’appui du Québec et du Canada pour obtenir un deuxième mandat à titre de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie. Alors qu’ils s’apprêtaient à s’envoler pour le Sommet de la Francophonie, François Legault et Justin Trudeau ont décidé hier qu’ils se ralliaient à l’autre candidate, la Rwandaise Louise Mushikiwabo. Explications.

Organisation internationale de la Francophonie

La candidature de Michaëlle Jean « est un échec »

Québec — et Ottawa Les gouvernements canadien et québécois n’appuient plus Michaëlle Jean pour le poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). La décision est tombée quelques heures à peine avant le départ, hier soir, du premier ministre Justin Trudeau et de son nouvel homologue québécois François Legault pour le sommet qui débute demain à Erevan, en Arménie.

Le gouvernement Trudeau a pris cette décision après avoir constaté, au fil de nombreux échanges diplomatiques qu’il a eus avec un certain nombre de pays membres de l’OIF au cours des dernières semaines, que la candidature de l’ancienne gouverneure générale du Canada pour un deuxième mandat « est un échec ».

Résultat : le Canada va se rallier au choix de la majorité, l’un des principes de fonctionnement fondamentaux de cette organisation étant de prendre des décisions par consensus. La France avait déjà annoncé en mai qu’elle allait appuyer la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, la seule autre candidate qui brigue la direction de l’OIF, qui a aussi l’appui de la Belgique et des 29 pays africains membres de l’OIF.

une Conclusion inévitable

En coulisses à Ottawa, on a expliqué hier que cette conclusion était inévitable à lumière du large soutien dont jouit déjà, à la veille du Sommet, la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, qui a fait campagne sans relâche au cours des derniers mois dans l’espoir de ravir le poste à Michaëlle Jean.

Mme Jean, qui donnait tous les indices de vouloir s’accrocher à son poste jusqu’à ce que le gouvernement Trudeau fasse savoir qu’il comptait se rallier au consensus, a passé l’essentiel de son temps à Paris, tablant sur son bilan pour assurer sa réélection. Mais son bilan a grandement été terni par les nombreux reportages des médias portant sur des dépenses excessives à la résidence de fonction mise à sa disposition à Paris.

« Elle n’a pas fait campagne. Elle a cru qu’elle pourrait demeurer en poste en restant essentiellement à Paris. »

— Une source gouvernementale 

« Elle s’est contentée de parler au gouvernement du Tchad. Elle a essayé de parler au président de la France, mais elle n’a même pas eu un entretien. Si tu es incapable de parler au président de la France, qui est le gros bailleur de fonds de la Francophonie, tu ne peux pas espérer rester en poste », a indiqué une source gouvernementale.

En 2014, Michaëlle Jean avait été désignée secrétaire générale de l’OIF lors du Sommet de Dakar après avoir multiplié les visites dans plusieurs pays membres de l’organisation et à la suite d’un effort diplomatique soutenu du gouvernement conservateur de Stephen Harper.

« Laisser place à un nouveau style de gestion »

Alors qu’il se préparait à prendre son vol à bord de l’Airbus qui transporte Justin Trudeau durant ses voyages officiels à l’étranger, le premier ministre désigné François Legault a tenu à souligner l’apport de Michaëlle Jean, mais « il est maintenant temps de laisser place à un nouveau style de gestion », a-t-il aussi insisté.

« L’Afrique recèle des potentiels énormes, tant pour notre économie que pour l’avenir de la langue française. C’est pourquoi j’ai l’intention d’appuyer une candidature provenant de ce continent », a écrit M. Legault sur son compte Twitter.

Son gazouillis a été partagé rapidement par la ministre rwandaise Louise Mushikiwabo. 

« Le soutien du Québec à la candidature africaine est hautement apprécié ; il est l’illustration de la solidarité positive dans l’espace francophone ! »

— Louise Mushikiwabo, candidate rwandaise à la direction de l’OIF, sur Twitter

M. Legault, qui doit aussi avoir un tête-à-tête avec Justin Trudeau demain matin avant le début du Sommet, a dit se réjouir du plan de relance de l’OIF, « mis de l’avant par un groupe de travail présidé par le Québec ».

« Le Québec doit continuer de montrer l’exemple, par ses mesures de saine gestion, de promotion de la démocratie et des droits de la personne. Le gouvernement désigné de la Coalition avenir Québec prévoit donner son appui à une candidature qui entendra promouvoir résolument la langue française, la gouvernance démocratique et développer la francophonie économique sur la scène internationale et qui assurera au Québec un rôle actif au sein de l’OIF », a ajouté M. Legault.

des propositions québécoises pour le poste d’administrateur

À Québec, on mise d’ailleurs sur la tradition qui veut que lorsque le président vient d’un pays du Sud, l’administrateur est suggéré par le Nord. En ce sens, Québec a fait deux propositions pour un administrateur, soit Michel Audet, ex-sous-ministre des Relations internationales à Québec, issu de l’Université Laval, et Michel Bonsaint, secrétaire général de l’Assemblée nationale.

M. Audet avait été le premier représentant du Québec à l’UNESCO à Paris, un poste occupé pendant cinq ans. Il est actuellement délégué du Québec à Bruxelles.

Le Parti conservateur, qui avait critiqué les dépenses de Mme Jean aux Communes et qui avait exhorté le gouvernement Trudeau à larguer Mme Jean en mai après que la France eut fait savoir qu’elle appuyait la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, a salué cette décision, bien qu’elle survienne tardivement.

« Nous souhaitions que Michaëlle Jean retire sa candidature. Ce qui est important maintenant, c’est de recentrer l’OIF sur son rôle de promotion de la langue française à l’échelle internationale et de mettre en valeur tous ses outils de diffusion culturels comme TV5. Il faut se concentrer sur les priorités de la Francophonie. Il fallait éviter que la candidature de Mme Jean devienne une distraction au Sommet de la Francophonie par rapport aux enjeux prioritaires sur lesquels on doit se pencher », a indiqué le député conservateur de Bellechasse–Les Etchemins–Lévis, Steven Blaney.

Francophonie

Michaëlle Jean en 10 dates

1957

Michaëlle Jean naît à Port-au-Prince, en Haïti. En 1968, fuyant le régime du président François Duvalier, sa famille émigre au Québec et s’installe à Thetford Mines.

1988

Après des études en langues et en littérature, elle se tourne vers le journalisme et devient en 1988 la première journaliste noire embauchée au service de l’information de  Radio-Canada. En 1995, elle est promue présentatrice des nouvelles, d’abord à RDI puis à la première chaîne.

2005

Elle quitte le journalisme pour accepter le poste de gouverneure générale du Canada. Nommée par Paul Martin, premier ministre de l’époque, elle occupe ce poste durant un mandat.

2010

Elle est nommée envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti, après le séisme dévastateur du mois de janvier. Elle occupe ce poste jusqu’en 2014.

2015

Fortement soutenue par Québec et Ottawa, Michaëlle Jean succède au Sénégalais Abdou Diouf comme secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Elle promet notamment une « éthique du partage » pour « accompagner dans leurs efforts des pays accablés par des situations de grande pauvreté ».

2016

Des employés de l’OIF soulèvent de premiers questionnements sur le train de vie faste de Michaëlle Jean. Celle-ci a notamment acheté un piano à queue de 20 000 $ pour sa résidence officielle, une facture épongée par l’Organisation. Un voyage de quatre jours à New York de Mme Jean et de ses collaborateurs aurait pour sa part coûté 50 000 $ US.

2017

Le Journal de Montréal révèle que, malgré des compressions à l’OIF, les dépenses de déplacement de Mme Jean et de son entourage ont coûté 40 % de plus que prévu. La même année, on apprend que des rénovations d’un demi-million de dollars ont été effectuées à l’appartement de fonction de Mme Jean. Cette dernière justifie ces dépenses en expliquant notamment avoir passé « entre trois et quatre mois sans eau chaude » pendant l’hiver.

Mars 2018

Québec et Ottawa, qui versent respectivement 1,5 million et 15 millions chaque année à l’OIF, affirment qu’ils demanderont davantage de transparence et de reddition de comptes de la part de Michaëlle Jean.

Juin 2018

Québec affirme toujours appuyer la candidature de Michaëlle Jean pour un second mandat comme secrétaire général de l’OIF, mais pose des conditions strictes sur l’utilisation des sommes que la province verse à l’organisation, écrit Le Devoir.

Octobre 2018

Après des mois de rumeurs, la nouvelle se confirme : Michaëlle Jean perd le soutien du Québec et du Canada pour sa réélection à la tête de l’OIF. Ottawa souhaite « se rallier au consensus » qui se dessine autour d’une candidature africaine. Québec estime pour sa part qu’il est « temps de laisser place à un nouveau style de gestion ».

La Presse

Louise Mushikiwabo

Une victoire pratiquement assurée malgré les controverses

Le désaveu de Québec et d’Ottawa envers Michaëlle Jean garantit virtuellement la victoire de la Rwandaise Louise Mushikiwabo à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie. Or, la candidate africaine ne fait pas l’unanimité pour autant. Survol.

Qui est Louise Mushikiwabo ?

Née en 1961 à Kigali, capitale rwandaise, Louise Mushikiwabo émigre aux États-Unis dans les années 80 afin d’y terminer ses études en langues et d’y amorcer une carrière en lobbying et en communications. « Cet exil lui sauva la vie », résume le quotidien belge Le Soir : son frère Lando est massacré avec sa femme et ses enfants dans les premières heures du génocide rwandais de 1994, qui a entraîné la mort de quelque 800 000 personnes. Rentrée au Rwanda en 2008 à l’invitation du président Paul Kagamé, Mme Mushikiwabo est d’abord nommée ministre de l’Information, avant de se faire confier les rênes des Affaires étrangères en 2009 – fonction qu’elle occupe toujours. C’est Kagamé lui-même qui, au cours de la dernière année, a fait la promotion de la candidature de sa ministre pour le secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Proche de Kagamé

L’OIF écrit sur son site web que « la démocratie, les droits de l’homme, l’État de droit et la justice sont au cœur » des valeurs qu’elle défend. Or, la fidélité de Louise Mushikiwabo envers le régime du président Kagamé est au nombre des éléments qui font sourciller les observateurs. Président du Rwanda depuis 2000, Kagamé a été reconduit au pouvoir il y a un an en récoltant presque 99 % des votes. Le Rwanda et son président pratiquent « censure, menaces, arrestations, violences, assassinats » contre les journalistes qui osent dénoncer l’autoritarisme de ses dirigeants, a récemment dénoncé Reporters sans frontières (RSF), qui classe le pays au 156e rang mondial pour la liberté de la presse. Paul Kagamé est en outre l’actuel président de l’Union africaine, qui a fourni son appui à la candidature de Mme Mushikiwabo.

En français ou en anglais ?

Une candidature africaine à la tête de l’OIF est tout à fait cohérente avec le poids que ce continent a dans la Francophonie : la moitié des pays membres de l’Organisation sont africains, et ceux-ci regrouperont 85 % des francophones de la planète d’ici 2050, selon des statistiques citées par la radio française RFI. Or, le Rwanda est-il francophone ? La question se pose. Le pays a en effet remplacé en 2008 le français par l’anglais comme langue obligatoire à l’école puis a rejoint le Commonwealth, pendant anglophone de l’OIF, un an plus tard. C’est d’ailleurs en anglais que Paul Kagamé avait annoncé la candidature de sa ministre. « Il n’y a pas de contradiction », a toutefois estimé Louise Mushikiwabo dans un entretien avec France 24. « Nous n’avons pas divorcé du français. La Francophonie s’inscrit dans un monde de plusieurs langues, ce qui est le cas de mon pays », a-t-elle ajouté.

Au service de la France

Le duel entre Michaëlle Jean et Louise Mushikiwabo cachait assez mal la lutte d’influence entre les deux principaux bailleurs de fonds de l’OIF, le Canada et la France. Emmanuel Macron a d’ailleurs confirmé, en présence de Paul Kagamé, qu’il fournissait son appui à Mme Mushikiwabo. La victoire de la candidate rwandaise en est donc une de taille pour l’Élysée, dans un contexte où Paris souhaite amorcer une réconciliation avec Kigali, qui l’accuse d’avoir joué un rôle dans le génocide rwandais. Dans une entrevue avec le journal français Le Monde, Mme Mushikiwabo a elle-même déclaré l’an dernier attendre « de la France qu’elle prenne ses responsabilités ». « Ce n’est pas à coups de faux procès, de faux rapports qu’elle le fera. Nous, Rwandais, avons dû nous confronter à nous-mêmes, c’est au tour de la France de le faire. »

Voix dissidentes

Si des voix se sont élevées à l’international pour dénigrer la candidature rwandaise – notamment au Bénin, qui déplore une « prime » donnée au « meilleur ennemi de la France » –, c’est dans l’Hexagone même que la fronde a été la plus ferme. Dans une lettre publiée le mois dernier dans Le Monde, quatre ex-ministres responsables de la Francophonie ont dénoncé l’attitude « paternaliste » de la France ainsi qu’« une décision incompréhensible qui met en péril des décennies de construction patiente d’un projet ambitieux ». « Si la France pense que l’OIF doit être dirigée par un Africain, laissons les Africains eux-mêmes en décider et ne choisissons pas à leur place », ont renchéri les signataires. « La France est aujourd’hui contrainte d’engager un bras de fer inutile avec le premier ministre Justin Trudeau, au moment où elle a plus que jamais besoin d’Ottawa pour faire front commun face aux errements de Donald Trump », peut-on encore lire dans la missive.

— Avec l’Agence France-Presse, Le Soir, RFI, Le Monde et Paris Match

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