De tout pour faire un monde

Le chanceux du 13e étage

Il faut un peu de tout et d’un peu de tous pour faire un monde. Chaque semaine, Pause va à la rencontre de ceux et celles qui composent cette mosaïque humaine.

« Ahhhh, moi, je suis un gars chanceux », annonce André Matte en hochant la tête pour appuyer ses propos. Posté en face du CHUM avec son bagage, l’homme au chapeau attend son père qui vient le cueillir à sa sortie de l’hôpital. Ce dernier, âgé de 89 ans, est la preuve qu’on est fait solide, dans la famille. Qui aurait pu prédire, dans les circonstances, que son fils se retrouverait ici, à 64 ans ? Mais tout est question de perspective.

Éberlué par les derniers événements, mais souriant malgré tout, il raconte les péripéties survenues au cours de l’été. « C’est arrivé subitement. Je m’en allais en forêt pour nourrir mes chevreuils. Ça adonne que je stationne mon jeep, pis qu’un monsieur vient me voir pour me demander ce que je fais là. Ben en disant ça, je perds la carte et je tombe à terre. C’est comme une chance parce que sans ça, je serais entré dans la forêt, pis je serais encore là. »

« C’est pour dire, hein ? Que la vie ne tient que par un fil… »

— André Matte

Cinq jours avant notre rencontre, André Matte avait passé 12 heures sur la table d’opération pour faire réparer les veines endommagées de son cerveau. « Cinq anévrismes non rompus », dit-il en retirant son chapeau pour montrer la cicatrice maintenue par 200 broches, qui cercle désormais le dessus de sa tête d’une oreille à l’autre.

« Heille, 12 heures, c’est toute une opération ! Ouais, ouais… Cinq jours… C’est vite sorti, hein ? songe-t-il avant d’enchaîner. Mais il faut être positif dans la vie. Si je l’étais pas, je serais encore en haut, au 13e étage. C’est l’étage des cas graves, dit-il en montrant l’hôpital. Non, mais les gars en reviennent pas ! »

Le grand ménage

Cette histoire, dit-il avec optimisme, lui a donné une autre vie, d’autant plus qu’elle coïncide avec un autre événement important. Il y a un an, il a pris sa retraite après 30 années passées à livrer des colis tout en assurant l’entretien de piscines comme revenu d’appoint. Sa retraite avait été bien préparée : il a travaillé fort dans le but d’avoir une belle vie qui – il s’en est fallu de peu – aurait bien pu lui échapper. « On ne voit plus la vie de la même façon, après ça. Les valeurs changent. L’argent, ça devient autre chose », observe-t-il.

Après cet épisode, il a entrepris de faire un grand nettoyage, en commençant par faire le tri parmi ses amis.

« Être trop bon, c’est jamais bon. Ça peut se revirer contre toi. Quand j’ai eu mon anévrisme, y’a pas grand monde qui est venu me voir. Ouin… C’est là que tu vois ceux qui sont vrais pis ceux qui sont pas vrais. »

— André Matte

Ses frères et sœurs, par contre, étaient à son chevet. « Du ben bon monde. Aujourd’hui, y’en a pas beaucoup, des gens qui se tiennent comme ça. C’est nos parents qui nous ont inculqué ces valeurs. Moi, chaque jour, j’essaie de faire une bonne action. J’attends rien en retour, mais quand ça me revient, c’est le fun. »

Une vie propre

André ne s’est jamais marié. Il n’a jamais eu d’enfants. « C’est pour ça que j’suis un gars heureux », blague-t-il avant de préciser qu’il est « tout en farces ». « J’aurais aimé avoir une femme, mais ça a pas adonné. C’est les choix que j’ai faits. T’es pas obligé à ça. C’est pour ça que ça va mal dans les couples, d’après moi. C’est comme, on dirait, une mode. Ben moi, j’étais bien comme ça », affirme le célibataire.

André n’a peut-être pas fait les choses dans le même ordre que les autres, mais il les a faites en étant « propre ». « Autant mentalement que dans ma façon d’agir avec les personnes. Moi, si je fais quelque chose de bon dans ma journée, ma journée est faite. Il faut pas courir après. Ça vient tout seul. »

Le bon monde est là tout le temps et partout, estime-t-il. « C’est pour ça qu’il faut en profiter. Pas profiter en se maganant, mais profiter de chaque instant. » Dès qu’on lui aura retiré son cerceau d’agrafes, il entend d’ailleurs saisir sa chance d’être en vie et voyager : voir l’Australie, aller chasser et pêcher à Manic-5 où l’attendent des amis.

« Ouais, ouais… Reste que c’était une grosse opération. C’est pour dire, hein ? La vie ne tient vraiment qu’à un fil ! » Et André Matte a bien l’intention de s’y accrocher.

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