bernard landry 1937-2018

L’ex-premier ministre Bernard Landry a rendu son dernier souffle, hier, après avoir consacré sa vie à la politique. Compagnons d’armes et adversaires lui ont rendu hommage.

Bernard Landry (1937-2018)

Serviteur de la nation

Québec — Comme le vers de Gaston Miron, qu’il aimait répéter, Bernard Landry n’a « jamais voyagé vers autre pays que toi mon pays ». Durant toute sa vie, ce politicien d’exception aura eu un objectif, une obsession : contribuer à l’avancement de la souveraineté du Québec. Et toujours avec une énergie, une fougue, une éloquence incomparables.

À 81 ans, celui qui se décrivait comme un « militant exemplaire » du Parti québécois (PQ) s’est éteint hier, à sa maison patrimoniale sur le bord du fleuve à Verchères. Il était entouré de ses proches, ses enfants et sa conjointe depuis 14 ans, Chantal Renaud, qui aura été un soutien sans faille tout au long de sa maladie.

Depuis des semaines, il se savait condamné ; à cause d’une maladie dégénérative incurable, ses poumons ne fonctionnaient qu’à 10 %. Il ne pouvait s’éloigner de ses bonbonnes d’oxygène. Et les pronostics des médecins ne laissaient pas d’espoir au-delà des Fêtes. Au cours des dernières semaines, beaucoup avaient défilé chez lui, de Lucien Bouchard à Pierre Karl Péladeau, de Pauline Marois à Louise Harel, des compagnons d’armes, sans compter les nombreux collaborateurs. Il les recevait en tout début de soirée, le moment où il se sentait le mieux.

Le politicien pugnace, l’adversaire redoutable, était avant tout un humaniste, d’une culture politique et économique sans pareil.

Aucun autre élu québécois, hormis Jacques Parizeau, ne pouvait parler aussi naturellement du Traité de Rome ou de l’espace Schengen. Bien peu aussi évoquaient « l’indice bohémien », qui indique que la richesse économique d’une société se mesure aussi à la vitalité de sa culture.

Ses dernières années auront été assombries par une mauvaise décision : il a toujours regretté d’avoir remis sa démission comme chef du PQ en juin 2005. Les militants du congrès de la « Saison des idées » lui avaient donné un décevant appui de 76 % – le même qu’avait obtenu Lucien Bouchard avant lui. Blessé par le résultat, il avait prévenu spontanément sa garde rapprochée : « Ma route s’arrête ici », avait-il dit, sans appel. Il avait promis aux péquistes d’être désormais un « militant exemplaire », d’une loyauté sans faille. Mais il ne se privera pas par la suite de critiquer publiquement ses successeurs. En coulisses, les partisans de Pauline Marois, de François Legault et même de Gilles Duceppe s’activaient déjà depuis un bon moment. S’il était resté, il aurait eu des jours bien difficiles.

Un demi-siècle d’engagement

Un engagement de 50 ans, sans faille. Il est leader étudiant, moteur des manifestations dès 1962 pour protester devant les déclarations de Donald Gordon, patron du CN, qui justifiait l’absence de francophones chez les dirigeants de la société par le manque de compétences. Jean-Bernard Landry est un avocat en vue de Joliette qui va sortir les étudiants du poste de police à l’issue des manifestations, promettant une assistance totale, à condition qu’il n’y ait pas de casse. Comme candidat péquiste, il mord la poussière dans Joliette en 1970, puis en 1973. Il sera plus chanceux dans Fabre en 1976. Il en voudra toujours un peu à Guy Chevrette de lui avoir soufflé sa circonscription naturelle, Joliette.

Ministre d’État au Développement économique, Landry se démarque – l’économie est la clé pour accéder à la souveraineté. En cette matière, il restera toujours un peu dans l’ombre de Jacques Parizeau.

Au départ de Lévesque, en juin 1985, il se lance dans la campagne à la direction du parti ; il ne terminera pas la course, faute d’appuis. Après le retour de Robert Bourassa au pouvoir, fin 1985, c’est la période noire au PQ, il ne ménage pas son temps et ses efforts pour rencontrer les militants déboussolés. Aucune assemblée n’est trop petite pour le convaincre de prendre la route le soir, bien qu’il enseigne à l’UQAM le lendemain. À cette époque, comme Jacques Parizeau, il prend fait et cause pour le libre-échange – l’enjeu de la campagne électorale fédérale de 1988. Longtemps proches des syndicats, ces péquistes se trouvent dans le camp des patrons. Pour Landry, la disparition des barrières tarifaires contribuait à rassurer les Québécois, inquiets de l’isolement économique d’un Québec souverain.

En 1995, il est conscient que rien ne pourra freiner l’arrivée de Lucien Bouchard aux commandes. Il jouera un rôle déterminant dans la décision de députés conservateurs fédéraux de former le Bloc québécois après l’échec de l’accord du lac Meech.

Ministre plénipotentiaire

Il se souviendra de sa campagne ratée au départ de M. Bouchard en 2001. En moins d’une semaine, il avait amené dans son camp tous les appuis importants, et Pauline Marois n’avait eu d’autre choix que de se rallier. En 1996, Bouchard l’avait nommé ministre plénipotentiaire de l’Économie ; c’est lui qui, aux Finances, ramènera le déficit zéro deux ans plus tard et ouvrira « les vallées verdoyantes de l’équilibre budgétaire ».

Un promoteur atypique, Sylvain Vaugeois, le convainc que l’avenir est dans les technologies de l’information. Le Québec accordera de très importants crédits d’impôt aux firmes de ce secteur qui s’implantent dans certains quartiers de la métropole. La Cité du multimédia est née, et avec elle une longue liste de multinationales aux emplois lucratifs. C’est aussi l’époque où Paccar, la multinationale du camion lourd, lorgne du côté du Mexique. Encore là, sa détermination sauvera des emplois à Sainte-Thérèse.

À l’époque, Bernard Landry est la voix du centre droit au gouvernement Bouchard. Devant les demandes incessantes de Louise Harel, qui réclame plus de budget pour les bénéficiaires de l’aide sociale, il rappelle qu’il faut « créer la richesse avant de la distribuer ». « Nous étions les deux faces d’une même pièce », rappelait-il dans une lettre récente pour appuyer la candidature de Mme Harel à l’Ordre du Québec.

Franc-parler

Bernard Landry s’est démarqué aussi par une longue série de déclarations, parfois controversées. La souveraineté était pour lui incontournable ; majoritairement fédéralistes, les aînés disparaîtraient, laissant la place aux jeunes générations plus souverainistes.

Nouveau premier ministre en 2001, il est ulcéré par le nombre d’unifoliés qu’il peut voir de son appartement de Québec, autant de « chiffons rouges », avait-il dit.

En 2003, il fait un mauvais débat télévisé contre Jean Charest, sa loyauté envers Jacques Parizeau le dessert quand le chef libéral déclare que l’ancien chef a répété sa sortie controversée sur l’argent et les votes ethniques. « Audi alteram partem », martèle-t-il, refusant de condamner son mentor politique.

Au début 2002, il lancera un vaste remaniement ministériel qui entraînera la démission des vétérans Guy Chevrette et Jacques Brassard. Controverse du lobbying, mutinerie à l’endroit de son chef de cabinet Claude H. Roy, rien ne va plus. La défaite de 2003 sera sans appel. Pendant quelques semaines, il laisse entrevoir son départ – « mon temps est fait », dira-t-il avant de se raviser.

Autre déclaration percutante : au printemps 1995, Jacques Parizeau n’est pas prêt à déclencher son référendum. Bernard Landry a l’air de lui forcer la main quand il dit qu’il n’a pas l’intention « d’être le commandant en second de la brigade légère dans la guerre de Crimée » – lancées trop tôt dans la bataille, les troupes britanniques avaient été décimées. En fait, semble-t-il, la décision d’attendre à l’automne avait déjà été prise, Landry roulait des mécaniques en défonçant, pour la galerie, une porte ouverte. En coulisses, toutefois, il s’affaire avec Lucien Bouchard à faire entrer le « partenariat économique et politique » dans la question référendaire.

Bernard Landry (1937-2018)

Éloges du monde politique

L’annonce de la mort de l’ancien premier ministre a suscité de nombreuses réactions de personnalités politiques. Survol.

François Legault, premier ministre du Québec

« C’était un premier ministre brillant, un premier ministre qui était un homme de devoir. Je me rappelle très bien être allé chez lui quand il m’a demandé de passer de l’Éducation à la Santé. Comme vous imaginez, je ne voyais pas nécessairement cela positivement. Mais il m’avait dit – et je m’en souviendrai toute ma vie – “François, c’est ton devoir”. Pour lui, c’était important de remplir son devoir. Comme il le disait souvent : le parti avant les hommes et la patrie avant le parti. »

François Legault, sur sa dernière conversation avec Bernard Landry, la semaine dernière

« Il était encore souverainiste, encore indépendantiste. Mais même si on ne s’entendait pas toujours sur les moyens, on s’entendait sur l’objectif final qui est d’avoir un Québec où les gens sont plus prospères, plus heureux, qu’ils ont une meilleure qualité de vie, où on s’affirme. »

Pierre Arcand, chef par intérim du Parti libéral

« M. Landry était un passionné. Personne ne peut nier l’amour qu’il portait au Québec. Il s’est investi pendant plus de 50 ans dans la sphère politique et publique afin de militer pour ses idéaux. Il a contribué à bâtir le Québec d’aujourd’hui. Je pense notamment à son implication dans différents ministères à caractère économique et à l’entente de la Paix des braves en 2002. À hauteur d’homme, M. Landry, vous avez fait énormément par amour pour le Québec. Merci, Monsieur le Premier Ministre. »

Pascal Bérubé, chef intérimaire du Parti québécois

« Pour moi, c’est le patriote de Verchères. C’est quelqu’un qui est important dans ma vie, parce que dans tout son mandat de premier ministre, j’étais le président de l’aile jeunesse du Parti québécois et je l’ai côtoyé de très près. Ma première campagne en 2003, c’était avec lui et c’était lui qui m’avait recruté, une campagne que j’avais perdue par 33 voix et il m’avait encouragé à continuer. Je l’ai rencontré il y a quelques semaines [après les élections], et il m’a dit : “Mon chef, j’ai quelques consignes sur la suite des choses”. C’était comme un testament politique […] : garder le cap sur l’essentiel, c’est-à-dire les raisons qui font en sorte que les Québécois doivent passer du statut de locataire à celui de propriétaire. »

Manon Massé, co-porte-parole de Québec solidaire

« Je retiendrai de lui qu’il a consacré toute sa vie au service public, dans le sens le plus noble du terme. Après sa carrière politique, il a choisi de partager ses connaissances par l’enseignement. Il faut aussi donner le mérite à M. Landry pour la Paix des braves, un accord de nation à nation avec les Cris, duquel on peut tirer des enseignements pour nos relations avec les Premières Nations. »

Justin Trudeau, premier ministre du Canada, dans un communiqué

« Aujourd’hui, je me joins aux Québécois pour rendre hommage à Bernard Landry, ancien premier ministre du Québec. M. Landry était un leader engagé qui a joué un rôle de premier plan à un moment charnière de l’histoire québécoise. Il a dévoué une grande partie de sa vie à faire une différence dans la vie des Québécois. »

Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, sur Twitter

« En mon nom et au nom des Chefs de l’APNQL, mes sympathies à la famille de Bernard Landry. Notre plus grand respect à la mémoire de ce “brave” dans les relations entre le Québec et les Premières Nations. »

Valérie Plante, mairesse de Montréal

«  [Bernard Landry] était un grand Québécois, un patriote, comme il se décrivait lui-même. Il avait le Québec tatoué sur le cœur. Il y a plusieurs choses qu’on peut dire de lui, mais je retiens surtout sa vision pour l’industrie créative et numérique qui a permis à Montréal de prendre son envol, ce qui a permis au Québec de se démarquer sur la scène internationale. Il fallait être visionnaire. »

Régis Labeaume, maire de Québec, dans un communiqué

« Le décès de Bernard Landry nous attriste et constitue une grande perte pour le Québec, qui voit un homme d’État, un grand bâtisseur nous quitter. M. Landry a marqué la nation québécoise, sa contribution fut remarquable et il a toujours fait la promotion de notre langue, de notre culture et de notre identité. Il aimait le Québec et la ville de Québec. »

Pauline Marois, ex-première ministre du Québec

« Il a toujours été pour moi un exemple, il a enseigné au Québec, au Mexique, même en Chine. Il a transmis les connaissances et c’était pour lui une façon de passer le relais, d’intervenir auprès des jeunes qui vont être là pour la suite des choses. Cela me fait une grande peine qu’il nous ait quittés, il avait encore quelque chose à apporter au Québec. Je l’ai vu cet été, c’était comme s’il allait recommencer à enseigner à l’automne, c’était impossible à cause de ses bonbonnes [d’oxygène]. Mais il ne lâchait jamais ! On a eu des différends, il voulait être chef, moi aussi. Il n’y a pas eu d’agressivité entre nous… et on s’est toujours réconciliés. »

Gilles Duceppe, ex-chef du Bloc québécois

« On perd un ami, on était près de lui, ma conjointe Yolande et moi. Les dernières semaines ont été très difficiles, il avait toute sa lucidité, on devait se revoir aux Fêtes. Chantal [Renaud] a été d’une présence extraordinaire auprès de lui. On s’était rencontrés pour la première fois il y a 50 ans, en 1968, il était conseiller de Jean-Guy Cardinal, ministre de l’Éducation et j’étais vice-président de l’UGEQ avec Louise Harel et Claude Charron. Dans la campagne électorale de 1988, il était aux côtés de Lucien Bouchard pour le libre-échange, Gérald Larose et Jean Lapierre étaient contre, je me souviens d’un débat au Palais du commerce. Il disait toujours : dans le mot international, il y a le mot national. »

Jean-François Lisée, ex-chef du Parti québécois

« L’homme qui nous quitte aujourd’hui laisse un héritage à sa mesure : volontaire, visionnaire, ambitieux, audacieux. Du virage technologique à la Paix des braves, deux des grands marqueurs de son action publique, il a été de tous les combats. Indépendantiste jusqu’à la moelle épinière, amant de la langue française et de l’histoire, patriote et fier de l’être, Bernard Landry était inépuisable. Toujours à l’affût de ce qui pourrait rendre le Québec plus fort, le porter plus loin, le rapprocher de sa juste place dans le monde. »

André Boisclair, ex-chef du Parti québécois

« C’est Bernard Landry qui m’a vendu ma première carte de membre du PQ en 1985. Comme des milliers de souverainistes, j’étais fasciné par cet apôtre du commerce international. Il a marqué à jamais la pensée des Québécois, il l’a fait en politique, en éducation, par l’écriture. Il fascinait par sa modernité et son sens de la pédagogie. Il m’aura appris l’amour du Québec ainsi que, par son exemple, le sens des mots progrès et militant. »

Pierre Karl Péladeau, ex-chef du PQ, sur les ondes de LCN

« Il était un grand patriote qui n’a jamais cessé de s’investir pour ses valeurs. Un homme profondément généreux. »

Louise Harel, ex-ministre péquiste

« Je l’ai revu fin septembre chez lui. Il a écrit une lettre pour ma candidature à l’Ordre national il y a deux semaines. J’ai pleuré quand je l’ai lue, c’était tellement magnifique. Il disait qu’on formait les deux côtés d’une même pièce, j’étais dans la distribution de la richesse, lui dans la création. Il m’appelait Mère Teresa. À la troisième lecture de la loi sur l’équité salariale à l’Assemblée nationale, j’avais perdu la voix, et comme il était mon voisin de banquette, il avait terminé la lecture du discours. Les milieux d’affaires étaient plutôt opposés. »

Guy Chevrette, ex-ministre péquiste

« On n’a pas toujours été d’accord, mais les gens ont exagéré. Après ma démission, il m’avait confié un mandat important pour calmer les autochtones. En 1970 et 1973, j’avais travaillé pour lui aux élections. C’est M. Lévesque lui-même qui était venu me chercher et m’avait dit que Bernard avait un comté à Laval. Il était un gars super intelligent, extrêmement cultivé. A-t-il fait avancer la souveraineté ? Il l’aura tenue extrêmement vivante, il a travaillé fort au référendum de 1995. »

Véronique Hivon, députée du Parti québécois

« C’était quelqu’un qui était tellement passionné, tellement entier, qu’on savait que ça partait toujours d’un bon sentiment. […] Je l’ai vu dans différentes occasions, […] il saisissait toujours la balle au bond pour faire avancer cette cause dans lesquelles il croyait tellement. »

Catherine Fournier, députée du Parti québécois, sur Twitter

« M. Landry, votre héritage continuera d’inspirer la relève, vous qui aviez tant confiance en elle. Le pays, nous le ferons grâce à votre contribution. Soyez certain que nous porterons le flambeau bien haut. »

Dominique Anglade, députée du Parti libéral du Québec, sur Twitter

« Toutes mes condoléances à la famille de l’homme d’État que fut Bernard Landry. Je conserve de bons souvenirs de nos échanges sur le développement économique du Québec. »

Sol Zanetti, député de Québec solidaire

« Malgré les contextes qui changent, je pense que sa volonté et son désir de voir le Québec prendre ses propres décisions n’ont jamais faibli. Il ne s’est jamais laissé influencer par les sondages ou ces choses-là. Il s’est dit pour les peuples du Québec, ce qu’on veut, c’est la liberté. Et ça, c’est bon à toutes les époques, tout le temps. C’est universel. »

Denis Coderre, ex-maire de Montréal, sur Twitter

« Nous étions très certainement de conviction différente, mais on doit reconnaître à Benard Landry son amour, son dévouement, pour le Québec et pour le service public. »

— Denis Lessard, Martin Croteau, Tommy Chouinard et Fanny Lévesque, La Presse

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