HIP-HOP

Cendres et renaissances

Le phénix, il était plusieurs fois
Dramatik
Disques 7ième Ciel
Quatre étoiles

Dramatik a été rappeur au sein de Muzion, dans les années 90, donc parmi les pionniers du hip-hop en Amérique franco – Dubmatique, Sans Pression, Yvon Krevé, KCLMNOP, etc. Comme plusieurs artistes québécois de race noire, il a vu le hip-hop keb blanc acquérir une reconnaissance grand public… pendant que le rap black de Saint-Michel/Montréal-Nord/Parc-Extension/RDP et des autres quartiers propices restait confiné à des publics plus confidentiels. Dramatik a dû ramer une vie durant, avaler de travers, se nourrir, se loger, trimer, vaincre son bégaiement, se sortir la tête de l’eau, ressurgir. Ce troisième album solo est une autre preuve de résilience et de talent. Plusieurs fois phénix à 44 ans, Dramatik met le paquet avec cette production ambitieuse et fédératrice, bouillon de sa culture. Immigration haïtienne, violence familiale, centre jeunesse, profilage racial, « ghetto génétique », travail à bas salaire, mais aussi paternité, intense apprentissage culturel, élévation de l’esprit, lumière au bout… de plusieurs tunnels. Musicalement, c’est à la fois riche et touffu, à la fois pertinent et un tantinet pompeux, instrumental et électro, trap et soul, on passe ainsi de la chanteuse Malika Tirolien à Dan Bigras, FouKi & Loussam, Dan Fiyah Beats, La Dame et Rashym, ses collègues de Muzion (J.Kyll et Imposs) ou ses vieux potes de Dubmatique (Disoul & Ruby). Voilà la maturité acquise d’un sage conteur, de surcroît réalisateur étonnant. Sur la scène Desjardins des Francos le 20 juin.

Black nordique

HIP-HOP
Sainte-Foy
KNLO
Disques 7ième Ciel
Quatre étoiles

À Québec le blanc, KNLO a fait partie d’une minorité très visible. À l’évidence, l’artiste afro-keb a su tirer son épingle du jeu : d’abord au sein d’Alaclair Ensemble, puis en tant que beatmaker, aussi grâce à ses projets solos. À travers les 11 titres de ce nouvel album, il procède à une diffraction autobiographique bien sentie. On y suit la trace d’Akena Lohamba Okoko de Sainte-Foy à Limoilou, dans les quartiers de Montréal propices au bouillonnement hip-hop, et plus encore. Rappeur de très bon niveau, KNLO a su adapter la langue familière à son flow-joual québécois, pointes de franglais, vraies trouvailles. Il y a adjoint un excellent beatmaking, de concert avec le collègue Vlooper. Les musiques sont soul, R&B, trap, breakbeat, West Coast hip-hop des années 90, rumba congolaise, un brin jazzy. Fédérateurs dans plusieurs cas, ces choix stylistiques sont au service des mots et des sons traités avec la maîtrise d’authentique hitmakers de la zone hip-hop. Force est de conclure que KNLO est l’un de nos plus allumés, capable de greffer à l’imaginaire keb des pans d’histoire du rap et de la pop urbaine. Dans la fraîcheur, le plaisir, la singularité, surtout dans le groove. Sur la scène Desjardins des Francos le 14 juin.

— Alain Brunet, La Presse

Sage homme

Rock
Déséquilibre
Marc-Antoine Beaudoin
Les disques de la cordonnerie
Trois étoiles

Ça a plané pour lui dans des lieux de concours : Dégelis, Place des Arts, Granby. Voilà que l’auteur-compositeur-interprète Marc-Antoine Beaudoin atterrit, un pied dans la marge et un autre dans la pop, sur un premier album intégral, Déséquilibre. Entouré par des routiers du studio – André Papanicolaou, José Major, Remy Malo, Alex McMahon – et chapeauté par Marc Pérusse, le talentueux Thetfordois transporte sa force tranquille et sa vieille âme sur 11 pièces fichtrement bien construites, enveloppées par une voix claire, des claviers subtils et des arrangements de cordes raffinés. Rang des comparaisons, Philippe Brach et Marc Déry cognent souvent à la porte. Nos réserves, en rien irrémédiables ? Alors que des Lydia Képinski, Vincent Roberge, Hubert Lenoir, Mon Doux Saigneur, Jérôme 50 et d’autres fringants chanteurs foutent le feu au pop-rock québécois, Beaudoin, 21 ans, réfléchit sagement à une vie déjà adulte (Notre maison, avec Lou-Adriane Cassidy). Quelques jeux de mots – « Mon visage a posé une mauvaise mine » – et métaphores convenues – « Tous tes lampadaires comme des étoiles dans la nuit » – empêchent en outre l’immersion totale. Déséquilibre reste un album jalonné de promesses. Il suffit d’écouter la magnifique La tête à l’envers pour s’en convaincre.

Critique

Paris perdu, pari réussi

Rock-chanson
Grand paon de nuit
Palatine
Yotanka/Audiogram
Quatre étoiles

Spleen de l’errance, Paris d’aversion et d’attraction, ecchymoses au cœur : le Grand paon de nuit de Palatine, que l’on capture dans nos filets à retardement, survole une Ville Ombre en dehors du temps. « Tes pâles enseignes se réverbèrent, Paris je saigne dans tes artères. » Le quatuor parisien d’allégeance anglo-saxonne, découvert médiatiquement à force de premières parties de Feu ! Chatterton et de Dominique A, propose 11 pièces superbement écrites où convergent l’americana brumeux de Timber Timbre, le rock tourmenté de Nick Cave et la plume adroite des maîtres de la chanson. Que la langue soit française ou anglaise, Vincent Ehrhart-Devay avance à tâtons parmi des influences assumées, guidé par un verbe poétique, une voix douce-amère et trois musiciens au diapason : Adrien Deygas (contrebasse), Jean-Baptiste Soulard (guitare) et Toma Milteau (batterie). Sur la scène Loto-Québec des Francos le 17 juin et en première partie de Salomé Leclerc à L’Astral le 18 juin.

— Charles-Éric Blais-Poulin, La Presse

Chanteuse cherche rappeur

Pop-chanson
Frénésie
Alice et Moi
L’œil dans la paume
Trois étoiles et demie

L’amalgame de pop pas trop propre et d’électro continue de faire des adeptes outre-Atlantique, si bien que l’Hexagone trouve chaque semaine sa « nouvelle figure de la chanson française ». Sans oser les superlatifs, avouons que le projet d’Alice Vanor nous gagne à force d’EP et de simples accrocheurs, à commencer par Filme moi (2017). La dernière livraison, Frénésie, ne fomente pas de révolution, mais trouve son indépendance parmi les tubes d’Angèle, Thérapie Taxi et d’autres voix féminines modérément transgressives. Parce que l’ex-étudiante parisienne de Sciences Po rêve dans ses chansons de « sortir avec un rappeur » un peu défoncé et d’être « dans le mal, dans les bras de Lomepal ». Dans cette recherche amoureuse et sexuelle, dont on cerne parfois mal le degré de lecture, Alice et Moi annonce en fait que c’est elle, le vrai voyou. Il faudra peut-être peaufiner le ton, coincé entre des élans semi-trash et une retenue d’héritage académique. Les basses, les synthés et la guitare électrique offrent une trame convenue mais bien calibrée, garante d’un puissant goût de revenez-y. Sur la scène Bell des Francos les 14 et 15 juin.

— Charles-Éric Blais-Poulin, La Presse

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