COVID-19

« C’est un beau fiasco »

Incapables de quitter le Pérou, des Québécois dénoncent la « lenteur » et l'« improvisation » d’Ottawa dans son opération de rapatriement

Des Québécois coincés au Pérou qualifient de « fiasco » l’opération de rapatriement menée par Ottawa : vols surchargés, codes erronés, coût exorbitant…

« Le Canada est beaucoup plus lent que tous les autres pays », affirme Xavier Berthiaume, qui se trouve à Cuzco, une ville de la cordillère des Andes, à 20 heures de route de la capitale Lima.

« Deux jours après la déclaration de l’état d’urgence, les Espagnols, les Argentins, les Israéliens, les Uruguayens et les Chiliens ont été rapatriés chez eux. Mais nous, on est en retard d’une semaine sur tout le monde. »

Ottawa a nolisé trois vols cette semaine pour ramener les Canadiens qui sont au Pérou. Le premier a décollé mardi de Lima vers Toronto. Les deux autres doivent partir jeudi et vendredi. Mais les billets, vendus 1400 $, partent vite et les gens qui ne sont pas dans la capitale n’ont aucun moyen de s’y rendre. Les routes sont bloquées et les avions n’ont pas l’autorisation de décoller.

Xavier Berthiaume s’estime chanceux. Il a trouvé un appartement où loger. « Je ne suis pas trop à plaindre. J’ai tout ce dont j’ai besoin, même si je n’ai pas le droit de prendre une marche. Je peux aller à l’épicerie et à la pharmacie. »

DES ARMES DE GUERRE

D’autres, comme Béatrice Dauphinais et son copain Cyril Mignotet, n’ont pas la même chance.

Dimanche soir, vers 21 h, la police péruvienne a fait irruption dans l’hôtel qu’ils occupent à Cuzco. Une quarantaine de Canadiens, le dos contre le mur, ont été photographiés et filmés.

Des agents des forces spéciales, « équipés d’armes de guerre », les ont conduits au poste, où ils ont été fouillés et interrogés pendant quatre heures. Raison invoquée : rassemblement illégal.

« On était dans la cuisine de l’hôtel en train de faire la vaisselle, explique Béatrice Dauphinais. Ç’a été un moment hyper angoissant parce qu’on ne savait pas ce qu’ils allaient faire de nous. »

Béatrice Dauphinais et son copain ont tenté de devancer leur retour au Canada quand l’épidémie due au coronavirus a pris de l’ampleur. Mais, comme des centaines d’autres, ils n’ont pas réussi à réserver un billet d’avion à temps.

« Ici, on ne sait pas ce qui va nous arriver, dit Béatrice. Notre hôtel peut fermer demain. La plupart ont fermé faute de clients. On peut se retrouver à la rue et se faire contaminer. On craint vraiment pour notre sécurité. »

PANIQUE À BORD

Sarah Mahu, elle, est à Lima. Ça faisait une semaine qu’elle était arrivée au Pérou quand l’état d’urgence a été déclaré.

Elle a acheté un billet d’avion pour Montréal qui passait par le Panamá et les États-Unis. Mais son vol Arequipa-Lima a été annulé à la dernière minute. Au même moment, le président du Pérou, Martin Vizcarra, ordonnait la fermeture des frontières. Couvre-feu de 20 h à 5 h et pas d’attroupements sous peine d’amende ou de prison.

« Vous imaginez la panique à bord ! lance-t-elle. C’était la course contre la montre. J’ai acheté un billet pour un autre vol qui partait le lendemain matin. Ce vol est parti, mais je suis restée coincée à l’aéroport de Lima. J’ai essayé de passer par tous les pays pour rentrer, le Chili, l’Argentine, les États-Unis… Mais les sites étaient bloqués et les prix étaient fous : de 2000 $ à 4000 $. À la fin de la journée, j’ai même vu des billets à 10 000 $. »

Quand elle a compris qu’il n’y avait rien à faire, Sarah Mahu a déniché une chambre dans une auberge de jeunesse de Lima, qui peut fermer d’un jour à l’autre.

MAL ORGANISÉ

Elle avait « plein d’espoir » quand le Canada a annoncé l’envoi de trois avions pour rapatrier ses ressortissants. « C’est un beau fiasco, dit-elle. J’ai reçu un code à 17 h [lundi], mais je n’ai pas pu réserver quoi que ce soit. Tout le monde avait le même code. Est-ce que le vol était surbooké ? Je ne sais pas, mais j’ai trouvé ça un peu mal fait. On est trop nombreux pour les trois vols, c’est ça qui fait peur. »

« C’est tout à fait mal organisé, ajoute Xavier Berthiaume. Cette opération a l’air improvisée du début à la fin. En plus, les billets sont très chers : 1400 $ pour un aller simple, c’est beaucoup d’argent. J’ai payé 650 $ pour un aller-retour. »

Aux dernières nouvelles, plus de 2500 Canadiens au Pérou attendent d’être rapatriés au pays.

PAS MIEUX EN ÉQUATEUR

En Équateur, des Canadiens sont aussi inquiets et se demandent quand ils vont pouvoir rentrer au Canada. « Tous les vols intérieurs et internationaux sont interdits depuis le 16 mars », affirme Annie Perreault, qui a contacté La Presse pour nous alerter sur le sort de Québécois coincés à Manta et à Guayaquil, à 12 heures de voiture de la capitale, Quito, d’où décollent les avions nolisés par Ottawa. « L’ambassade a obtenu des passes “salvoconducto” du gouvernement équatorien pour permettre aux gens de franchir les barrages policiers, mais on ne les a pas laissé passer », ajoute Mme Perreault. Un groupe de 108 Québécois est coincé dans cette région. « Les gens sont inquiets. Ils n’ont pas le droit de sortir et ils commencent à manquer de nourriture. »

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