Chronique

Élections à Bernieland

Burlington — J’avais mangé un chili et une tarte aux pommes maison sublime, avec une croûte fine comme fait ma mère. La serveuse a éclaté de rire en me donnant l’addition : « 11,11 $ ! Vous vous en rendez compte ? »

Le restaurant du village de Hardwick surplombe le torrent qui faisait tourner un moulin jadis.

« Vous suivez Bernie Sanders ? Il était ici il y a 10 minutes ! »

Ça faisait deux coïncidences, c’est beaucoup pour un samedi après-midi dans un bled du Vermont.

J’ai suivi Bernie tout le week-end, mais littéralement, de village en village.

Il faisait noir, il neigeait fort, il n’y avait plus de réseau téléphonique et je roulais depuis 10 minutes dans un chemin de terre en pleine montagne.

C’est un gag, ce rassemblement politique, ou quoi ? Pas du tout. Bernie Sanders avait une raison toute personnelle de convoquer les partisans en plein milieu de la forêt, dans ce hameau de 150 personnes nommé Stannard, samedi soir. C’est ici que sa vie au Vermont a pris racine en 1969.

La peinture blanche écale sur le clin de bois de l’ancienne école de rang, devenue l’hôtel de ville. Il y a de la place pour 100 personnes, mais nous sommes sûrement 250, coude à coude. Les vitres et les lunettes sont embuées, les fenêtres et les chemises sont à carreaux. Beaucoup de retraités, beaucoup de jeunes aussi, et entre les deux des quinquagénaires de la génération antinucléaire.

Certains réussissent à se rendre au buffet.

« Il n’y a jamais eu autant de gens dans toute l’histoire de cette pièce », dit le sénateur de 77 ans, virtuellement assuré d’être réélu demain pour un autre mandat de six ans.

« Depuis deux semaines, j’ai fait 35 rassemblements dans 13 États, mais aucun ne me procure plus de plaisir que celui-ci. En m’en venant ici tout à l’heure, ma tête était pleine de pensées qui ne sont absolument pas publiques… »

— Bernie Sanders

Il a tout de même raconté son premier hiver dans une maison de bois mal isolée, avec un bébé naissant, lui l’urbain de Brooklyn diplômé de l’Université de Chicago. Du plastique dans les fenêtres, les tuyaux gelés, l’eau qu’il fallait aller chercher au village, la neige à hauteur d’homme sur les bords de route, les pneus gelés dans la glace.

« Je ne savais pas que des pneus, ça pouvait geler…

« Ce que j’ai surtout appris ici, c’est que dans un village, on dépend tous les uns des autres pour survivre. Ça vaut aussi pour un pays. »

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On a beau l’appeler « Bernie » tout court, il a beau faire partie de la vie politique du Vermont depuis 40 ans, Bernard Sanders est un homme secret. Il dénonce la discrimination, mais ne parle pas de son père, un immigrant juif polonais dont la famille a été décimée par les nazis. Il parle de pauvreté et de précarité, mais jamais de toutes ces années où il allait de petit boulot en petit boulot, sans le sou, tout en militant ardemment avec la gauche radicale. Mauvais ébéniste, travailleur à temps partiel, salarié de groupes communautaires… Sa première paye régulière semble avoir été celle de maire de Burlington à 40 ans. Car il a vite quitté la forêt pour la ville…

C’était une manière de dire, loin des médias nationaux : n’oubliez pas d’où vous venez ; moi, je m’en souviens. Les gens de Stannard aussi : aux primaires démocrates de 2016, les 49 inscrits ont voté pour lui contre Hillary Clinton, sauf un.

« Je suis très content de vous voir, même celui-là ! »

— Bernie Sanders

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J’ai suivi Sanders samedi et hier dans cinq rassemblements, dans un gymnase d’école à Grand Isle, au milieu du lac Champlain, dans un vieil « Opera House », à Enosburg Falls, dans une maison pour personnes âgées à Montpelier… Partout, il est accueilli en rock star.

Malgré 40 ans de discours publics, la technique n’y est pas tout à fait. Il parle le dos un peu voûté, trop près du micro, qu’il grignote constamment. Son bras droit veut toujours sortir de sa veste ou de sa chemise pour marteler son propos. Mais sa voix grave et graveleuse résonne comme un tonnerre.

Sanders parle de ses thèmes habituels : soins de santé gratuits et médicaments moins chers (« Comment ça se fait qu’à une demi-heure au nord, au Canada, ils y arrivent, et pas le pays le plus riche de l’histoire ? ») ; les inégalités (« Trois personnes aux États-Unis possèdent plus à elles seules que la moitié des Américains ») ; la hausse du salaire minimum à 15 $ (il est de 10,50 $ au Vermont) ; de la protection de l’environnement…

« Ce n’est pas le Mexicain qui travaille dans une ferme laitière du Vermont qui détruit le pays, c’est Wall Street et les pharmaceutiques ! »

Puis, il balaie tous ces enjeux importants. Il fait une pause.

« Cette élection porte sur un sujet encore plus grave. C’est de la démocratie elle-même qu’il est question. »

— Bernie Sanders

« Comment avoir des débats rationnels sur les enjeux auxquels on croit quand on discute avec un menteur pathologique à la Maison-Blanche ? J’ai des amis conservateurs, ils ne voient pas les choses comme moi, mais ils savent la différence entre la vérité et le mensonge… Ce président est séduit par tous les dictateurs sur Terre et applaudit à la violence contre les journalistes. Cette année, ce sont les élections de mi-mandat les plus importantes de notre vie. »

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La campagne contre Hillary Clinton aux primaires démocrates de 2016 a donné un statut national à Sanders et un écho nouveau à ses idées. Mais pour l’essentiel de sa carrière, l’homme était une vedette purement locale de la scène politique du minuscule État (le 49e sur 50, avec 625 000 habitants, moins que le Nouveau-Brunswick).

Cette année, Bernie Sanders a remporté la primaire sénatoriale du Parti démocrate de l’État, mais il a renoncé à la nomination pour se présenter comme candidat indépendant, tout en soutenant les autres candidats démocrates.

« Au Vermont, tout le monde croise Bernie, comme on croise tout le monde… Je vais au même gym que Ben de Ben & Jerry, c’est comme ça ici », me dit Sal de Francesco. Il est dans le gymnase de l’école primaire de Grand Isle et attend que sa femme Cooie ait fini de chanter ses tounes pour réchauffer la salle. Parce que tous les « rallies » de Bernie commencent par un chanteur folk avec sa guitare sèche – sauf hier soir à l’Université du Vermont, devant 400 étudiants.

C’est donc à 75 ans que le reste du pays a entendu parler de Bernie, mais l’engagement politique de Sanders (à part ses années dans les campus) remonte à 1971.

À 30 ans, il se présentait comme sénateur pour le parti Liberty Union, un regroupement socialiste pacifiste qui existe encore, et qui regroupait des hippies de communes comme des radicaux plus classiques comme lui. Un des thèmes majeurs était déjà les soins de santé gratuits – en vigueur au Canada depuis peu à l’époque.

Sanders le socialiste est allé de défaite en défaite jusqu’à la mairie de Burlington, en 1981 – remportée par une douzaine de voix. Il a ensuite été l’unique élu du Vermont à la Chambre des représentants, avant de se faire élire comme sénateur en 2006, puis en 2012.

« Pensez à n’importe quelle décision malheureuse de notre pays depuis 30 ans, dit le représentant qui a succédé à Sanders à Washington, Peter Welch. Il y a une vidéo de Bernie sur le plancher du Congrès en train de s’y opposer. Ce qui était considéré comme radical il y a 50 ans est accepté largement maintenant. »

Sanders rejette l’idée de la division politique insurmontable aux États-Unis. « C’est une fabrication : 70 % des Américains veulent des soins de santé gratuits ; 70 % des Américains ne remettent pas en question le droit à l’avortement. Une personne, un vote, c’était une idée radicale il y a 200 ans, c’est assez nouveau dans l’histoire… »

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Bernie est la vedette, c’est lui qu’on veut voir, c’est avec lui qu’on veut se faire photographier. Mais ces « rallies » servent beaucoup à mettre en valeur les autres candidats à des postes locaux.

La démocrate Christine Halquist, à la tête d’une coop de vente d’énergie, est la première candidate transgenre à un poste de gouverneur aux États-Unis. Elle dénonce les fonds des frères milliardaires Koch et de militants anti-LBGT envoyés pour soutenir son adversaire, le gouverneur actuel Phil Scott.

« Quand des gens dépensent de l’argent pour enlever des droits à des minorités, nous sommes tous en danger. »

— Christine Halquist

Le Vermont a longtemps été un des États les plus républicains (Roosevelt a perdu quatre fois sur quatre ici), avant de virer fortement démocrate il y a 30 ans. Ça n’empêche pas le gouverneur Phil Scott d’être républicain, mais un républicain d’un genre unique, qui a pris ses distances de Trump, qui a fait voter une loi plus sévère contre les armes à feu et qui a signé un peu contre son gré une loi légalisant la marijuana.

Il fait face à une législature démocrate dont il a refusé de signer plusieurs projets de loi, notamment pour augmenter le salaire minimum. Les sondages le créditent d’au moins 10 points d’avance sur Halquist.

Le lieutenant-gouverneur David Zuckerman accompagnait aussi Bernie dans sa tournée (contrairement au vice-président, il est élu séparément du gouverneur). Queue de cheval, large sourire, ce fermier bio raconte que le matin même, il est allé livrer des légumes et a trait ses vaches.

« J’étais un étudiant cynique à l’Université du Vermont dans les années 90 jusqu’à ce que j’entende Bernie Sanders… Ma vie a changé. »

— David Zuckerman

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Qu’est-ce qu’un si petit État peut changer à l’état de la politique américaine ? « Justement parce qu’on est petits, on est obligés de préserver la civilité des débats. La civilité, c’est bien plus profond que la politesse, dit Sanders. C’est la reconnaissance que l’autre peut avoir un désaccord légitime. C’est la reconnaissance de notre commune humanité. On doit vivre avec notre passé comme pays, avec l’esclavage, avec la discrimination, ici à Montpelier, vous ne pouviez pas travailler dans une banque si vous étiez catholique, on a discriminé les Italiens, les Canadiens français, les juifs… Mais toujours, il y a eu des voix braves pour s’opposer et parler de notre commune humanité. Écoutez, vous savez que je n’étais pas un fan de George W. Bush, mais qu’a-t-il fait après le 11-Septembre ? Il est allé visiter une mosquée. Comparez avec Donald Trump… »

Demain, le seul représentant du petit Vermont sera indépendant, et les deux sénateurs (le mandat de Patrick Leahy, le vétéran du Sénat, se termine en 2022) seront démocrates.

« On est petits, mais notre sirop d’érable a une place spéciale dans tout le pays, dit Michael Tirpok, qui se tassait à côté de moi samedi soir. On diffusera notre vision de la démocratie partout aussi. »

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