Achat de V par Bell

« Concurrence honnête » ou « danger public » ?

Jamais la chaîne de télé V n’aura déchaîné autant les passions.

D’un côté, Bell demande l’autorisation d’acheter V (anciennement TQS) afin de créer « une concurrence honnête » à TVA et à Radio-Canada.

De l’autre, Québecor avertit que Bell est déjà un « danger public » et que le CRTC doit l’empêcher d’acheter V, sans quoi « il y va de la sauvegarde de [la] démocratie » au Canada.

Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre Karl Péladeau, a tiré à boulets rouges sur son concurrent Bell mercredi lors d’un passage remarqué aux audiences publiques du CRTC sur l’achat de V par Bell. La transaction doit obtenir l’approbation de l’organisme réglementaire.

Le plaidoyer de M. Péladeau : Bell est déjà l’entreprise de médias la plus importante au pays, elle adopte déjà des pratiques anticoncurrentielles, et le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications (CRTC) « devrait sérieusement penser au démantèlement de Bell » au lieu de lui permettre d’acheter V, selon M. Péladeau.

« Bell est dominante, voire prédatrice, sur le plan national, a dit M. Péladeau mercredi. […] Il n’existe aucun équivalent dans le monde occidental et démocratique. […] L’entreprise possède déjà un nombre démesuré de propriétés à travers le Canada [64 chaînes télé, 109 stations de radio, télécoms, salles de spectacles, équipes sportives]. […] C’est plus qu’une pieuvre multitentaculaire, c’est un danger public. »

Bell est de loin l’entreprise média la plus importante au pays. Et avec V, elle serait la seule entreprise média au pays à posséder des chaînes généralistes et spécialisées à la fois en français et en anglais. Malgré tout, Québecor reste beaucoup plus important que Bell (même avec V) au Québec, tant en parts de marché (38 % contre 21 %) qu’en revenus (392 millions contre 355 millions). Cet argument n’émeut toutefois pas le grand patron de Québecor. « La réalité, c’est que nous sommes au Canada, dit M. Péladeau. Il y a un marché francophone et un marché anglophone, et Bell est extrêmement présent [en anglais]. Quand on achète des droits internationaux pour les sports [ou pour les séries télé], on l’achète pour les deux marchés. »

Québecor craint notamment que Bell ne puisse acheter des émissions de télé pour les deux langues, ce qu’aucun concurrent ne peut faire. Idem pour la vente de publicités. « On va ajouter une pièce supplémentaire à une situation qui est déjà extrêmement inquiétante », dit M. Péladeau.

Une « concurrence honnête », dit Bell

De son côté, Bell estime plutôt que l’achat de V lui permettra de faire une « concurrence honnête » à TVA et Radio-Canada (18 % des parts de marché en télé francophone).

« [V est le] complément qui nous manque pour compétitionner à armes égales avec [TVA et Radio-Canada], ça nous amène au même niveau. On devient un troisième joueur capable de compétitioner. C’est de la concurrence honnête qu’on va créer », dit Karine Moses, présidente de Bell au Québec.

Avec V, Bell espère pouvoir investir davantage dans des productions originales au Québec. « Tout passe par le contenu. Les productions originales d’ici sont les contenus les plus écoutés par les Québécois », dit Karine Moses. L’an dernier, les 20 émissions francophones les plus populaires étaient des productions originales du Québec. Au Canada anglais, 85 % du top 20 est plutôt composé de productions étrangères (principalement américaines).

Pour convaincre l’organisme réglementaire fédéral d’approuver la transaction, Bell s’engage à rapatrier les nouvelles à l’interne (on ne sait toutefois pas si les nouvelles reviendraient aux heures de grande écoute chez V) et à hausser la programmation de nouvelles locales (ex. : de 45 minutes à 90 minutes par jour la semaine à Montréal et à Québec). En revanche, Bell ne propose pas d’investissements supplémentaires en émissions canadiennes et en émissions d’intérêt national dans ses conditions de licence : V garderait essentiellement les mêmes conditions. Bell prévoit pour l’instant dépenser moins en productions originales chez V que ne le faisait le Groupe V Média, mais espère hausser rapidement les budgets de programmation.

Détenue depuis une douzaine d’années par Maxime Rémillard, la chaîne généraliste V perd environ 3,5 millions de dollars par année. Selon Maxime Rémillard, la vente à Bell, pour 20 millions de dollars, est la seule option « lucide et logique ».

En vertu de sa politique sur la diversité des voix, le CRTC approuve de façon générale les transactions tant qu’une entreprise ne détient pas plus de 35 % des parts de marché. Dans ce cas-ci, l’achat de V par Bell ne semble pas poser problème : Bell aurait des parts d’écoute de 22 % en télé francophone avec l’achat de V, contre 37 % pour le Groupe TVA/Québecor. Sauf que cette fois-ci, le débat ne se limitera pas à une question de calculs de parts de marché, a prévenu le CRTC en début d’audience mercredi matin.

Si le CRTC devait refuser la transaction, que ferait Maxime Rémillard ? « D’autres options pour assurer la pérennité [de V], je n’en ai pas beaucoup dans mon arsenal, répond-il. Il n’y a pas beaucoup d’acheteurs, la plupart des télés généralistes au pays sont déficitaires. Mes options sont limitées. »

Et Québecor au Québec ?

S’il faut démanteler Bell en raison de son importance au Canada, comme le soutient Québecor, faudrait-il faire la même chose avec Québecor en raison de son importance au Québec ? « À ma connaissance, le Québec, ça n’est pas la province la plus importante au Canada, répond Pierre Karl Péladeau. Le marché le plus important au Canada, c’est le marché anglophone. Lorsque vous ajoutez le marché francophone, vous avez une emprise qu’aucune autre entreprise au Canada n’a. Et avec le nombre de propriétés de Bell, aucune entreprise sur la planète n’en a autant. »

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