Vers la présidentielle

Trump, ou l’art de faire monter les tensions

Manifestations, bavures policières, hausse des crimes à caractère haineux : la présidence de Donald Trump a été marquée par un climat racial pour le moins tendu. Ses adversaires l’accusent de jeter de l’huile sur le feu. Il défend plutôt son bilan. Témoignages. Un dossier de Janie Gosselin

vers la présidentielle

La communauté latino, « piñata » politique

Le 3 août 2019, Marcela Fuentes Anaya faisait son supermarché, à El Paso. Le téléphone cellulaire de l’étudiante de 23 ans sonnait sans arrêt. « Tous les messages disaient : “Mets-toi à l’abri”, raconte la jeune femme. J’avais tellement peur, je ne savais pas ce qui se passait. »

À quelques kilomètres d’où elle se trouvait se déroulait un massacre, dans lequel 23 personnes sont mortes et une vingtaine d’autres ont été blessées. Un jeune homme de 21 ans aurait ouvert le feu sur les clients d’un centre commercial d’El Paso, en plein samedi après-midi.

Patrick Crusius avait publié un manifeste dans lequel il expliquait vouloir s’en prendre à la communauté hispanique.

L’homme d’Allen, au Texas, est soupçonné d’avoir conduit plus de neuf heures pour tuer des résidants d’El Paso, une ville à prédominance hispanique située à la frontière avec le Mexique. Malgré ses premières admissions, il a plaidé non coupable et attend toujours son procès.

Langage mis en cause

L’événement a profondément choqué la communauté latino-américaine, qui forme environ 18 % de la population des États-Unis.

« Il y a des gens qui vivent à El Paso depuis des générations, qui sont des Américains, qui sont morts en raison de la perception et de la rhétorique que nous avons entendues de la Maison-Blanche », dénonce Sindy Benavides, directrice générale de la League of United Latin American Citizens (LULAC), qui défend les droits de la population hispanique aux États-Unis.

Elle pointe le langage utilisé par Donald Trump, qu’elle décrit comme de l’oxygène sur le feu du racisme.

Dès sa campagne, Donald Trump avait fait bondir la communauté par ses paroles. « Quand le Mexique envoie ses gens, ils n’envoient pas les meilleurs, avait-il dit en juin 2016. Ils envoient des gens avec beaucoup de problèmes et ces gens apportent leurs problèmes avec eux. Ils apportent des drogues. Ils apportent le crime. Ce sont des violeurs. Et certains, je suppose, sont de bonnes personnes. »

Le FBI a remarqué une hausse de 21 % du nombre de crimes haineux contre les hispanophones et les Latino-Américains en 2018, dernière année pour laquelle les chiffres sont accessibles.

Ils ont atteint un sommet après les élections de 2016, note Brian Levine, directeur du Center for the Study of Hate and Extremism à l’Université d’État de Californie. Ils sont aussi plus violents.

« On remarque une corrélation entre les déclarations faites par le président et une hausse des crimes haineux », explique-t-il.

« Retournez-les »

Les critiques du président ne se gênent pas pour montrer du doigt ses propos incendiaires pour expliquer la prise pour cible des Latino-Américains.

« Depuis 2016, les Latinos sont utilisés comme des piñatas politiques pour réveiller les radicaux et mobiliser les suprémacistes blancs aux États-Unis », commente Mme Benavides.

Pour Omar Barriga, professeur d’histoire à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, l’arrivée de Donald Trump au pouvoir a marqué un tournant en donnant une légitimité à un discours anti-immigration.

« Dans les rallyes de Trump, il y a des groupes nombreux qui scandent “retournez-les”. Ce n’est pas quelque chose qu’on entendait avant 2016. »

— Omar Barriga, professeur d’histoire à Santa Fe

L’actuel résidant d’El Paso, citoyen mexicain avec un permis de travail, souligne cependant que beaucoup de Latino-Américains soutiennent Donald Trump, malgré ses discours, ses politiques d’immigration et la construction d’un mur le long de la frontière avec le Mexique.

Soutien

Donald Trump avait la faveur de près de 20 % des électeurs hispaniques en 2016, selon un sondage réalisé par le Pew Research Center quelques semaines avant le scrutin. Parmi eux, ce sont surtout des hommes instruits nés aux États-Unis qui appuyaient le candidat républicain.

Près de quatre ans plus tard, un peu plus de 30 % des électeurs hispaniques sont satisfaits du président. Différents sondages montrent que le candidat démocrate Joe Biden fait moins bonne figure que sa prédécesseure Hillary Clinton contre Donald Trump auprès de cet électorat.

« Ceux qui le soutiennent le font parce qu’il se présente comme un chrétien, mais ils regardent ailleurs quand ils voient des enfants enfermés dans des cages », juge M. Barriga, en référence à la politique séparant les parents des enfants lors d’une entrée irrégulière au pays.

LULAC espère que la prochaine administration réglera la question des sans-papiers arrivés enfants aux États-Unis. La Cour suprême a mis un frein cet été à la tentative de Donald Trump de mettre fin au programme Deferred Action for Childhood Arrivals, communément appelé DACA, mis sur pied par l’administration de Barack Obama en 2012 pour protéger ces personnes.

Plus largement, elle espère que la valeur de l’immigration sera reconnue.

« Nous savons depuis des décennies que l’économie américaine s’appuie largement sur les travailleurs étrangers. »

— Sindy Benavides, directrice générale de LULAC

L’organisme s’inquiète cependant des embûches liées au vote. « Dans des districts où il y a beaucoup de Latinos, ils ont fermé des bureaux de vote, ce qui a causé de longues attentes », précise Mme Benavides. Il y a aussi eu dans le passé des agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) près des bureaux de vote, causant un sentiment de malaise auprès de ceux dont la famille est sans-papiers, par exemple.

Aux élections de mi-mandat, Marcela Fuentes Anaya s’est portée volontaire pour aider les gens à exercer leur droit de vote et demander le retrait de ces agents près des bureaux de vote.

L’étudiante en communication politique de l’Université du Texas, qui espère faire son droit, espère voir davantage de Latino-Américains aux urnes, mais aussi dans des postes élus.

Elle votera pour la première fois dans une élection présidentielle.

« Je suis super excitée », a-t-elle confié.

Sous le signe des manifestations

Le mouvement des athlètes contre la brutalité policière. Une voiture qui fonce dans une foule de manifestants antiracistes à Charlottesville. Des manifestations dans la foulée d’interventions musclées ou carrément fatales des forces de l’ordre contre des Noirs.

Aux États-Unis, les tensions raciales restent présentes et ne sont pas propres à la présidence de Donald Trump. Ses réactions aux différents évènements ont cependant fait sourciller bien des Américains. « Il y a de bonnes personnes des deux côtés », avait-il notamment réagi en 2017 après qu’un homme eut foncé sur une foule de manifestants antiracistes – tuant une femme –, mettant sur le même pied les antifascistes et les néonazis.

Il compte parmi ses partisans des personnes ouvertement racistes, qui ne se gênent pas pour exprimer leurs vues.

« Choquant »

Pour Jassiem Konrad, étudiant de 18 ans à l’Université de Richmond, la réalité des pro-Trump lui a sauté aux yeux il y a quatre ans. Il mettait alors les pieds pour la première fois sur le campus de sa nouvelle école secondaire. L’adolescent s’est senti catapulté dans un nouvel univers. Blanc, aisé, rural. Et souvent ignorant de la réalité des Noirs.

« Ma première journée, j’emménageais dans le dortoir et je suis allé dans la chambre de mon voisin pour lui poser une question, a dit le jeune homme, alors âgé de 14 ans. Et il y avait un grand drapeau de Donald Trump avec un drapeau confédéré à côté sur un mur. C’était très choquant pour moi. »

Élève prometteur, il a bénéficié du soutien d’une organisation sans but lucratif venant en aide aux jeunes Noirs pour leur permettre d’étudier dans de meilleures écoles. L’adolescent, né d’un couple mixte, mais qui s’identifie comme Noir, est originaire du centre-ville d’Atlanta. Il est devenu pensionnaire dans une école pour garçons de Virginie, à près de huit heures de route de son domicile.

Parce que 56 ans après l’adoption de la loi abolissant la ségrégation aux États-Unis, la discrimination existe toujours. Une étude du Pew Research Center en 2016 montrait que les ménages noirs étaient 10 fois moins riches que les ménages blancs.

Un sondage réalisé par le même groupe en 2019 révélait que 56 % des répondants considéraient que Donald Trump avait empiré les relations raciales ; chez les Noirs, ils étaient 73 % à le penser.

« Je pense qu’à partir du moment où Donald Trump est devenu un candidat sérieux, ça a vraiment donné l’assurance à ses partisans de montrer des symboles racistes et de dire haut et fort leurs opinions. »

— Jassiem Konrad, étudiant

Un genou au sol

L’un des mouvements ayant causé l’ire de Donald Trump reste la manifestation silencieuse des athlètes, genou au sol pendant l’hymne national pour dénoncer la brutalité policière contre les Noirs.

« Si un joueur veut le privilège de faire des millions de dollars dans la NFL, ou dans une autre ligue, il ou elle ne devrait pas être autorisé à manquer de respect à notre Grand Drapeau Américain (ou Pays) et devrait se lever pour l’Hymne national », avait-il écrit en septembre 2017 sur Twitter. « Sinon, TU ES VIRÉ ! »

Durrell Jackson étudiait à l’Université Notre Dame, en Indiana, au plus fort de ce mouvement.

Avec des amis, l’homme de 22 ans a organisé une manifestation avec les spectateurs durant une partie de football, en 2018.

« Je trouvais ça inspirant », explique-t-il, ajoutant avoir été nerveux des conséquences possibles.

La manifestation s’est déroulée sans problème. Mais il reste étonné du manque de réactions que les propos de M. Trump a suscité. « Qu’autant de personnes puissent rester stoïques devant ce que [Donald Trump] a dit, entre autres sur la NFL, c’est alarmant », juge-t-il.

« Personne n’en a autant fait »

Donald Trump maintient que « personne n’en a autant fait » que lui pour les Afro-Américains ; il cite le recul du chômage et la création de « zones d’opportunité » au chapitre de ses réussites.

Il est vrai qu’avant l’arrivée de la pandémie, l’économie américaine se portait mieux, souligne le professeur Theodore Davis Jr., du département de science politique de l’Université du Delaware. « Mais je ne l’attribuerais pas à Donald Trump, nuance-t-il. Tout le monde allait un peu mieux, il y avait plus d’emplois. »

Les zones d’opportunités, quant à elles, mises en place en 2017, offrent des crédits d’impôt aux entrepreneurs à condition de s’installer dans des zones moins favorisées. Il est trop tôt pour en mesurer les impacts à long terme.

L’idée n’est cependant pas nouvelle. « Il y a plus de 20 ans, l’administration Clinton a tenté la même chose », souligne M. Davis.

Selon Nathaniel Smith, fondateur de l’organisme Partnership for Southern Equity, à Atlanta, les investissements actuels ne peuvent pas racheter des années de « politiques économiques racistes ».

« Les politiques créées pour attirer les investissements dans des communautés qui ont souffert si longtemps du manque d’investissement ne peuvent pas être la solution ultime. »

— Nathaniel Smith, fondateur de l’organisme Partnership for Southern Equity

Pire, croit-il, cela pourrait avoir pour effet d’embourgeoiser les quartiers, poussant ses habitants à les quitter. « Le problème, avec ce genre de politiques, c’est qu’elles sont davantage conçues pour donner des occasions d’affaires aux investisseurs et aux entrepreneurs plutôt que de s’attarder aux répercussions pour les communautés », ajoute-t-il.

À travers son organisme, M. Smith se bat contre la discrimination et pour offrir de meilleures chances aux communautés afro-américaines. « Le racisme est le tueur numéro un des Noirs aux États-Unis », estime M. Smith.

Ce racisme est responsable des iniquités socioéconomiques, qui ont mené, notamment, à des problèmes de santé et une surreprésentation des Noirs dans les cas de COVID-19, cite-t-il.

Black Lives Matter

La question du racisme est revenue au devant de la scène américaine et mondiale au printemps dernier, après la mort de George Floyd. Son agonie, lors d’une arrestation policière, a été filmée, provoquant nombre de manifestations.

Black Lives Matter, né en 2013 dans la foulée de la mort de Trayvon Martin par un homme se posant en justicier, a pris de l’ampleur.

Des jeunes comme Jassiem Konrad et Durrell Jackson soutiennent le mouvement.

« J’ai de l’espoir quand je constate l’attention médiatique, mais je suis aussi très découragé par le manque de résultats », confie M. Jackson.

Jassiem Konrad manifeste avec sa famille depuis l’âge de 11 ans pour dénoncer la violence contre les Noirs.

Il a hâte de faire entendre sa voix politiquement. « Je me sens un degré de responsabilité supérieure, maintenant que je peux voter, j’ai mon mot à dire, ça compte officiellement », dit le jeune homme.

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