Croc fendu de Tanya Tagaq

Harnacher la peur

Premier roman de la chanteuse de gorge inuit Tanya Tagaq, Croc fendu transperce le cœur, touchant droit à l’âme. Traduisant la solitude et l’isolement sur fond de paysages magnifiques, disant toute la magie de l’enfance, la douleur de grandir, la force de la maternité, et le désir de trouver sa place dans un monde glacé.

Au Nunavut, dans une « vieille ville où s’ennuient mille deux cents âmes », la narratrice erre, observe. Elle aime les garçons. Et les filles. Mais « dans cet amour, sa bourgade exécrable ne voit que déviance ». Elle, elle voit le monde qui l’entoure avec une acuité inouïe. La compassion, la violence, la dépendance. Les rapports de forces. Les sentiments véritables. La nature. Beaucoup la nature. « C’est sec, l’hiver. Genre, zéro humidité. Le froid prend tout en otage. »

Le lecteur devient instantanément captif du récit de Tanya Tagaq. De son univers réaliste peu à peu teinté d’étrangeté, si bien rendu par la traduction impeccable de Sophie Voillot. « Ça sent le fort, fort. » « Mon prof pue la victimisation et l’insécurité. » « Quel plaisir de harnacher la peur. »

Quel plaisir de lire le parcours de cette héroïne, de l’enfance à la maternité. De s’immerger dans cette vie marquée de Soleil, de Peur, d’Âme, de Vie. De ces concepts si capitaux que la musicienne-écrivaine a souhaité les amplifier. « Pour leur donner du pouvoir. » Tiens, une majuscule à toi, Le Plus beau gars. Et à toi aussi, Aurore boréale. Et à toi également, Temps.

Le Temps revient d’ailleurs… tout le temps dans ce livre où sa perception change perpétuellement. Surtout sur cette terre du Grand Nord, plongée dans l’obscurité continue pendant trois mois en hiver, et dans la clarté absolue pendant autant de jours, en été. 

« Les humains le placent sur des horloges, mais le temps est relatif. Une minute peut durer une heure quand on parle à la mauvaise personne. Et passer en un éclair quand on fait l’amour avec la bonne. »

— Tanya Tagaq

Dédié aux femmes et aux filles autochtones disparues ou assassinées, ainsi qu’aux survivants des pensionnats, illustré par le bédéiste Jaime Hernandez, Croc fendu recèle des phrases écrites quand l’artiste quadragénaire était encore ado. La tornade d’émotions ressenties alors. Parfois le vide, parfois l’impuissance. Et puis le manque. Le désir d’empathie. Celui de se sentir en sécurité. Souvenir plus doux : « Plus jeune, j’étais amie avec l’homme qui est devenu mon mari. En écrivant mon roman, j’ai retrouvé des dessins que nous avions faits l’un de l’autre dans un vieux cahier vert. C’était mignon. »

Mais son roman est loin de l’être, mignon. Sa plume vive dépeint la souffrance, le chagrin, le désespoir. De façon si juste qu’elle-même a été complètement chamboulée en écrivant la fin. « Je pleurais si fort. De toucher de si près à l’âme et à la douleur de la Terre. De voir à quel point les humains sont perdus et stupides. »

Le goût du Nord

Celle qui a été récompensée par le prestigieux prix de musique Polaris en 2014, pour son album Animism, se dit « souvent blessée par les gens ». « Mais je suis également amoureuse de la tendresse de mes parents, du rire de ma fille. Et je crois que mon livre, finalement, englobe toutes ces choses. »

L’enfance est du reste parsemée partout. Voyez un peu : « Cette maison est l’empire exclusif des enfants » ; « Tous les enfants au seuil de la puberté semblent comprendre que cette période magique prendra bientôt fin » ; « C’est tellement dégueulasse, vieillir. »

On décèle dans Croc fendu un appel à écouter davantage les voix de la jeunesse. Tanya Tagaq précise que c’est une vision innée à la culture inuite. 

« Les bébés sont nos aînés. Lorsque quelqu’un que nous aimions meurt, nous nommons notre enfant en son honneur. C’est ainsi que nous pleurons nos morts. » 

— Tanya Tagaq

Elle donne l’exemple de sa fille, Inuuja, qui porte ce prénom en hommage à la grand-mère d’un ami. Ce même ami qui, devant sa fille, surveille particulièrement son langage. L’écrivaine s’esclaffe : « Justement parce que sa grand-mère n’aimait pas les gros mots. »

Tanya, elle, aime les mots justes, les précis, les poétiques. Par des phrases qui, comme des pas fendant la neige glacée, elle saisit des concepts immenses. Sa description de la dépendance ? « Ça peut être tout ce qui te fait du bien sur le coup, mais qui finit par te mettre dans un état encore pire, une flétrissure de la psyché qui se manifeste physiquement. » Une sortie d’adolescentes, traduite si justement ? « Elle fondait maintenant, la neige qui s’était déposée sur nos cheveux. Le mascara nous coulait sur le visage. Problèmes d’esthétique encourus par moins quarante. »

Avec cet instantané d’une immense beauté, l’artiste-militante souhaite « ouvrir les esprits à l’idée que les Inuits sont des gens magnifiques, honorables ». Et donner « un goût de sa terre natale ». Car sa narratrice décrit, d’une façon qui fait rêver, les aurores boréales, les habitations bâties sur pilotis, le pergélisol, les rivières gelées, cet océan de blancheur. « Ce pays est si immense, si immense », confie l’écrivaine, qui réside maintenant à Toronto. Loin, très loin de Ikaluktutiak, où elle a vu le jour. « La plupart des Canadiens voyagent au bout du monde pour découvrir des destinations exotiques. Mais ils ne pensent jamais au Nunavut. » Ceux qui liront son roman y penseront sans cesse. À ce lieu. « Le seul lieu où je n’ai pas peur de mourir. Parce que je sais que là-bas, je fais partie de toute chose. »

Tanya Tagaq

Croc fendu

Alto

208 pages

En librairie

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