Photoreportage

Fuir la Corée du Nord

La majorité des Nord-Coréens qui quittent leur pays le font en traversant le bout de frontière longeant la rivière. Une équipe de Reuters a suivi et interrogé certains d’entre eux qui sont parvenus à se rendre à Séoul, en Corée du Sud, et qui ont conservé un objet de leur passé.

— D’après Reuters

Jeong Min-woo, 29 ans

Jeong Min-woo est originaire de Hyesan, à la frontière avec la Chine. Il était un officier de l’Armée populaire coréenne et a quitté son pays vêtu de son uniforme. Les services secrets sud-coréens le lui ont confisqué, mais, grâce à ses contacts au sein de l’armée nord-coréenne, il a pu s’en faire envoyer un nouveau. « Je suis arrivé en Corée du Sud le 22 novembre 2013. Je n’ai pas déserté mon bataillon, ce n’était pas une désertion. Je suis parti pour gagner de l’argent. J’ai dit aux agents des services frontaliers que je partais. Ça a fonctionné, puisque nous sommes tous des militaires. Je me suis rendu aussi loin qu’en Thaïlande, où j’ai emprunté des vêtements à des amis en laissant mon uniforme dans mon sac. Si je devais retourner en Corée du Nord, j’en aurais besoin. Un uniforme militaire et une pièce d’identité sont des alliés de haute valeur en Corée du Nord. »

Kim Ryon-hui, 49 ans

Kim Ryon-hui vient de Pyongyang. La photo inférieure est celle de sa fille encore là-bas. La femme raconte qu’elle n’a jamais voulu faire défection. En 2011, un passeur devait l’aider à aller en Chine pour recevoir un traitement médical pour son foie. Le passeur l’aurait bernée et elle est restée coincée en Corée du Sud. Depuis, elle tente de retourner en Corée du Nord, mais Séoul le lui interdit. « Je m’ennuie de mes parents encore plus que je m’ennuie de ma fille. Ils sont tout pour moi. Les premières années, je ne pouvais même pas respirer normalement quand je pensais à eux. Ce que je redoute le plus est d’apprendre qu’ils sont morts avant que j’aie réussi à retourner là-bas. » Elle correspond avec sa fille par lettres qu’elles envoient à une cousine qui vit en Chine et qui les réachemine à l’une ou l’autre.

Kang, 28 ans

Kang a rejoint le Sud en 2010. Cette veste de fourrure lui a été envoyée par ses parents par la frontière chinoise. C’est un manteau cher que seuls les militaires de haut rang pouvaient s’offrir.

« Je n’ai pas demandé ce manteau à ma mère, mais elle savait que j’avais froid ici et elle me l’a envoyé. Il y avait aussi du miel dans le paquet, mais il ne s’est jamais rendu. Le manteau est fait en fourrure de chien. Avec le temps, on a vu des imitations arriver sur le marché. Le design des faux est plus beau. Je ne porte pas le mien, je trouve qu’il n’avantage pas ma silhouette. »

Lee Oui-ryuk, 30 ans

Lee Oui-ryuk est né à Onsong, près de la frontière avec la Chine. Il a déserté la Corée du Nord en 2010 et a emporté une pièce d’identité avec lui et des photos.

« Sur ma carte, il est indiqué que mon groupe sanguin est A, mais je suis plutôt de type O. J’ai cru pendant les 23 années que j’ai vécues en Corée du Nord que mon groupe sanguin était A. Ils avaient inscrit cette lettre sans même faire un test. Ils ont juste écrit ce dont ils avaient envie. » Lee n’a pas quitté la Corée du Nord sans embûches. À sa première tentative, il s’est fait coincer. Il s’est essayé de nouveau peu après. Des soldats l’ont repéré, lui ont tiré dessus et l’ont arrêté, puis emprisonné. Il s’est échappé lors d’un transfert d’établissement et s’est réfugié chez sa sœur, où il a pu prendre quelques photos, avant de fuir de façon définitive.

Ji Sung-ho, 36 ans

Ji Sung-ho provient de Hoeryong, près de la frontière avec la Chine. Il a quitté la Corée du Nord en 2006 avec ses béquilles en bois.

« J’étais un enfant qui mendiait en Corée du Nord. Pendant que je volais du charbon sur un train, je suis tombé et j’ai perdu une main et une jambe. Je n’avais d’autre choix que de traîner mes béquilles. Sans elles, je ne me serais pas rendu ici. L’État ne t’aide pas en Corée du Nord. Si tu as besoin de béquilles, tu les fabriques toi-même. La Corée du Sud m’a offert une prothèse et de nouvelles béquilles. Celles-là sont douloureuses, mais elles me rappellent des amis et ma famille de l’autre côté. »

Lee Min-bok, 60 ans

Lee Min-bok était un chercheur à l’Académie des sciences agricoles de la Corée du Nord. Il a d’abord tenté de faire défection en 1990, sans succès. Il a quitté la Corée du Nord en 1991 et s’est installé en Corée du Sud en 1995. Sa famille lui a envoyé ces carnets.

« J’ai un côté académique. Selon les enseignements de Kim II-sung, les gens doivent garder des journaux. Comme tout le monde en Corée du Nord doit se plier à ses enseignements, j’ai fait ce que j’avais à faire et j’ai tenu un journal. Mes journaux sont une trace de mon histoire en Corée du Nord. Je pense à en faire un livre. Ces journaux exposent la façon dont les esprits nord-coréens sont construits. Les gens ont besoin de coucher leurs pensées sur papier, parce qu’ils ont besoin de preuves. »

Song Byeok, 48 ans

Song Byeok était un artiste propagandiste. Son père s’est noyé dans la rivière Tumen lorsqu’ils ont tenté de franchir la frontière une première fois, en 2000. Quand l’artiste a réussi à quitter la Corée du Nord en 2001, il a pris avec lui des photos de sa famille.

« Mon père et moi provenions d’une ville à l’intérieur des terres. Nous ne savions pas la profondeur de la rivière et nous ignorions aussi que la rivière était gonflée par la saison des pluies. J’ai décidé qu’on devait traverser quand même. Je ne faisais que penser à la nourriture qu’on pourrait avoir en Chine. »

Son père a perdu pied et s’est enfoncé dans la rivière. Byeok a été arrêté, torturé et emprisonné durant quatre mois. À sa deuxième tentative, il a emmené son père avec lui, en photo.

Baek Hwa-sung, 34 ans

Baek Hwa-sung a quitté Sinuiju, près de la frontière avec la Chine, en 2003 et s’est installé en Corée du Sud en 2008. Il a gardé un journal de ces années transitoires.

« En 2004, j’ai commencé à écrire mes pensées dans un journal. Je ne savais pas si j’allais me faire intercepter et je voulais simplement laisser savoir d’où je venais et où je voulais aller. Quand j’ai quitté le Nord, je suis devenu très dépressif. Je me suis caché dans les montagnes, seul, très longtemps. Je croyais que j’allais devenir fou. Mes journaux sont la preuve de mon long voyage. Je les lis quand j’ai besoin de me sentir près de la maison. Mes journaux sont le testament de ma vie. La preuve que je suis vivant. »

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