Réserve faunique La Vérendrye

La police conseille aux chasseurs de fuir la nuit

La situation est relativement calme aux barrages où des Anichinabés bloquent l’accès à la réserve faunique La Vérendrye aux adeptes de la chasse à l’orignal. Mais à l’intérieur des zones de chasse, les actes d’intimidation des militants autochtones envers les chasseurs se multiplient. Et même s’ils ne vont pas jusqu’à la violence physique, ils peuvent être terrifiants pour ceux qui en sont victimes.

Le récit de la mésaventure vécue par deux groupes de chasseurs de la région de Mont-Laurier illustre le climat de tension qui règne dans les bois.

« Je vous donne un conseil : allez chercher votre équipement, vos roulottes, avertissez vos amis, et redescendez de nuit », leur a dit un agent de la Sûreté du Québec (SQ) croisé sur le territoire de la zec Petawaga.

« De nuit, ils sont moins actifs. C’est plus sécuritaire pour vous. »

La peur au ventre

Denise Langlois, 73 ans, et son mari de 68 ans sont partis à la chasse avec trois autres personnes vendredi parce qu’on leur avait dit qu’il n’y avait pas de problème sur le territoire de la zec Petawaga.

Ils ont préparé leurs affaires, attaché la roulotte au camion et sont passés par Ferme-Neuve pour contourner le barrage dressé sur le chemin Lépine-Clova, à l’intersection de la route 117. Arrivés à l’accueil Hatin de la zec Petawaga, ils ont pris la Côte-Jaune, chemin forestier de 50 km qui débouche sur le 22e kilomètre du chemin Lépine-Clova. Ils ont roulé pendant encore 20 km pour atteindre leur site de chasse.

« On a installé les caches, le chauffage d’appoint, et on a décidé d’attendre au lendemain », dit Suzanne Turpin, qui faisait partie du groupe.

Vers 10 h, samedi, le mari de Denise Langlois aperçoit une femelle orignal dans son secteur. « La bête est abattue à 10 h 15, précise Mme Turpin. On a des petits walkies-talkies. Mon fils nous appelle. Il faut sortir la bête d’ici. »

La sortir parce que c’est lourd, un orignal : de 350 à 580 kg pour une femelle adulte.

« Ils savent que la bête ne se relèvera pas. Ça prend un bicycle [VTT] de l’équipement pour le dépecer et la sortir du bois », poursuit Mme Turpin. Il est 16 h quand ils reviennent au campement avec la bête.

Denise et son mari décident de passer la nuit sur place. Vers 10 h, le lendemain, ils sont prêts à partir. Ils roulent quelques kilomètres avant de croiser le chemin Lépine-Clova, où deux camions conduits par des Algonquins bloquent l’accès au chemin Côte-Jaune. Ils les contournent.

« Quand on les a dépassés, ils se sont mis à nous suivre à 100 km/h dans le petit chemin. Ils ont essayé de faire sortir le camion de la route. Mon mari, lui, a mis la pédale au fond. À un moment donné, il a mis les freins parce qu’ils voulaient qu’on arrête. Nous, on ne voulait pas arrêter parce qu’on avait peur. »

— Suzanne Turpin

Savaient-ils qu’il y avait un orignal dans le coffre ? Mme Langlois ne le croit pas. « La bête était cachée sous une toile », dit-elle.

Trois ou quatre kilomètres plus loin, le couple voit une voiture de la SQ. Il arrête, explique la situation aux policiers, et repart en sachant que ceux-ci vont les protéger de leurs poursuivants, en zigzaguant à travers les arbres coupés qui bloquent la route. Ils roulent pendant quatre heures, déposent l’orignal dans le garage de la maison et retournent à la zec, où se trouvent leurs compagnons de chasse et leur roulotte.

Au coin de la Côte-Jaune et du chemin Lépine-Clova, deux voitures de la SQ font la surveillance. Des militants autochtones viennent de partir. « Les policiers nous ont conseillé fortement de partir à la noirceur dimanche soir ou lundi matin parce que les autochtones leur avaient dit, supposément, qu’ils ne laisseraient plus personne passer là », dit Mme Langlois.

« Quand on est arrivés à notre campement, on a plié nos roulottes et on a tous descendu en bas, toute la gang. On est arrivés à minuit. J’adore la chasse à l’orignal, mais je ne pense pas y aller l’année prochaine. »

Jeudi, quatre jours après les évènements, les chasseurs sont encore sous le coup de l’émotion. Ils ont eu très peur. Des personnes à la retraite face à plusieurs hommes plus jeunes qu’ils qualifient de « gros gars ». Ils ont été victimes d’une poursuite en véhicule qui aurait pu être dangereuse. Et s’ils s’étaient arrêtés, ils se seraient fait confisquer leur orignal, et sans doute leurs armes, comme c’est arrivé à d’autres chasseurs.

Sans oublier que ce climat de tension qui, à certains égards, peut ressembler à un piquet de grève qui empêche l’entrée de travailleurs, comporte de grandes différences : l’émotivité des conflits liés aux rapports entre autochtones et allochtones, le fait que tout se déroule au fond des bois, sans témoins, et que la plupart des gens, des deux côtés, sont armés.

Armées jusqu’aux dents

Suzanne Castonguay, 61 ans, et sa belle-fille Karine Millaire, 32 ans, ont passé la nuit de mardi à mercredi dans leur roulotte « armées jusqu’aux dents, comme on dit, la carabine chargée ».

« Au début de la semaine, on a entendu des criards, des sirènes de police du kilomètre 20 au kilomètre 40, sur le chemin Lépine-Clova. Ils tiraient de la carabine, des feux d’artifice. Ils ont tout fait ça. Mais la pire journée, c’était mardi soir.

« Ils ont commencé à venir se parquer en bas de notre camp, avec leurs lumières tout allumées et leur [porte-voix] qui nous criaient ça. Ils nous disaient qu’on avait 24 heures pour sortir notre remorque, qu’il n’y avait pas de chasse cette année, que si on ne sortait pas au bout de 24 heures, ils agiraient.

Selon Mme Castonguay, ils sont revenus avec le même message à minuit, à 2 h et à 4 h, en leur répétant de partir.

« Ils m’ont fait perdre ma chasse. Je n’étais pas de bonne humeur. Ils n’avaient pas intérêt à monter au shack parce que c’est peut-être moi qui aurais payé pour, mais ils m’auraient vue fâchée, mettons. »

« On n’a pas bien, bien dormi parce qu’on était inquiètes, ajoute sa belle-mère. On se disait : est-ce qu’ils vont finir par monter jusqu’au campement ? Puis, on ne sait pas combien ils sont. On sait juste qu’ils ont deux véhicules. Et nous, on est juste deux filles. »

— Karine Millaire

Les deux chasseuses ont appelé la SQ le lendemain matin. Des agents sont venus prendre leur déposition sur place. Quarante-cinq minutes plus tard, les Algonquins revenaient pour leur dire qu’il ne leur restait plus que 12 heures pour partir.

« On voulait s’en aller, on était bien décidées. Ça fait 25 ans que je vais à la chasse là. C’est bien beau, la chasse, mais il faut quand même avoir des chances d’attraper du gibier », dit Mme Castonguay, qui a quitté la zec mercredi avec sa belle-fille.

« Ils ont tout fait pour éloigner les orignaux. On n’a jamais vu une piste, les trois jours qu’on était là. »

La SQ a reçu plus de 40 plaintes depuis le début du conflit qui oppose des militants autochtones aux chasseurs dans la réserve faunique et les environs.

« On prend les témoignages, dit Marc Tessier, porte-parole de la SQ pour le territoire de l’Outaouais et des Laurentides. Il faut identifier les gens qui auraient commis ces gestes-là. Par la suite, ces gens-là vont être rencontrés. Je sais qu’il y en a eu des dossiers comme ça. »

L’injonction rendue par la Cour supérieure le 7 octobre pour exiger la levée des barrages situés sur le chemin Lépine-Clova n’a pas été respectée. Au grand dam des chasseurs, la SQ n’est pas intervenue pour libérer le passage. « On offre aux gens des voies alternatives pour se déplacer », précise M. Tessier.

La saison de la chasse prend fin le 18 octobre. Et en principe, les barrages seront levés puisque leur objectif était d’empêcher les chasseurs d’orignaux de se rendre à leurs sites. Mais la crise ne sera pas réglée pour autant. Ce conflit provient du combat que mènent les Anichinabés pour imposer un moratoire de cinq ans sur la chasse à l’orignal pour enrayer le déclin du cheptel. Si les négociations entre les Premières Nations et le gouvernement du Québec ne permettent pas de trouver une solution acceptable aux deux parties, les militants préviennent qu’ils dresseront des barrages l’an prochain.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.