Opéra

Nelligan, version intimiste

Novembre 1990. L’opéra romantique Nelligan se déploie au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Sur scène, un Nelligan âgé et affaibli tente de se rappeler ses propres vers. Sous ses yeux, sa vie défile. Il se revoit, jeune poète exalté, vénéré par sa mère francophone, en constant conflit avec son père anglophone. Il revit son triomphe poétique, un soir de mai 1899, où il récite La romance du vin, quelques mois avant son internement, à 19 ans…

Dans la salle, un jeune homme d’Hochelaga-Maisonneuve du nom de Marc Hervieux est soufflé par les mots de Michel Tremblay, sublimés par la musique d’André Gagnon.

« Je n’étais pas encore entré au Conservatoire de musique, mais quand j’ai vu Nelligan, ça a eu l’effet d’une confirmation : j’allais devenir chanteur et un jour, j’allais chanter ça sur une scène », lance le ténor, qui avait monté un « pseudo-spectacle consacré à Nelligan » quand il n’avait que 14 ans.

L’appel du vieux Nelligan

Son rêve se réalise en 2010, lorsque l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal présente Nelligan au Monument-National. Toute la distribution est composée d’artistes lyriques, dont Marc Hervieux et le baryton Dominique Côté. Les deux chanteurs remettent ça en 2012, au Festival d’opéra de Québec.

Mais Marc Hervieux n’est pas rassasié. Il veut reprendre le rôle du vieux Nelligan, celui dont la mémoire s’étiole et qui peine à se souvenir de son plus célèbre poème, Le vaisseau d’or. Sauf que cette fois, le ténor veut être entouré d’acteurs qui chantent, pas de chanteurs qui jouent.

« Je voulais présenter une version plus intime, plus racontée. Un spectacle qui s’inscrit dans la continuité du récit plutôt que comme une suite de performances vocales. »

— Marc Hervieux, ténor

« Quand j’en ai parlé à Lorraine Pintal [directrice du Théâtre du Nouveau Monde], il y a deux ans, j’ai tout de suite vu une petite lumière dans son œil. Le lendemain, elle me rappelait pour me dire que ça l’intéressait… »

Nouvelles venues vocales

Trente ans après la première mouture, revoici donc Nelligan, cette fois dans la salle du TNM, dans une mise en scène de Normand Chouinard, qui avait déjà orchestré les deux spectacles lyriques.

Le projet s’est construit comme l’espérait Marc Hervieux. Outre Dominic Côté et lui, le reste de la distribution est composé d’acteurs n’ayant aucune formation lyrique. Kathleen Fortin reprend le rôle de la mère qu’elle avait tenu dans la version concert. Frayne McCarthy (qu’on a pu voir dans Mamma Mia) est Nelligan père. Les deux mentors du poète, soit le père Seers et Françoise, sont interprétés par Jean Maheux et Linda Sorgini. Ses amis de poésie, Arthur de Bussières et Charles Gill, sont joués par deux acteurs qui ont brillé dans la comédie musicale Mary Poppins : Isabeau Proulx Lemire et Jean-François Poulin.

Cette distribution mixte permet d’explorer de nouvelles avenues vocales, selon Dominique Côté.

« Dans la version lyrique, il n’y avait pas de micro ; il fallait projeter sa voix. Cette fois, les voix sont amplifiées. Ça permet d’explorer une plus grande palette de couleurs vocales et de nuances. On va directement dans l’intimité de cette famille, dans sa douleur. »

— Dominique Côté, baryton

Le metteur en scène Normand Chouinard est du même avis. « On connaît tout le coffre de Marc Hervieux, mais cette fois, il peut baisser sa voix pour jouer à portée du cœur. Il est capable d’aller dans le tout petit. Par exemple, lorsque Nelligan vieux chante une berceuse à Nelligan jeune, elle est presque chuchotée… »

« C’est beau et touchant d’entendre Marc Hervieux chuchoter », renchérit Kathleen Fortin, qui dit avoir écouté l’album de l’opéra original « des milliers de fois ». « J’admire la technique vocale de Marc et Dominique, mais l’important pour moi, ça reste les mots. » Et ces mots sont bien servis par cette nouvelle mouture, dit-elle. « On suit bien le parcours de chaque personnage. »

Deux pianos, un violoncelle

Autre aspect qui ajoute au côté intimiste de la nouvelle version de Nelligan : l’orchestration. Lors de l’opéra original, la musique d’André Gagnon était jouée – époque oblige ! – par des synthétiseurs. Pour cette nouvelle mouture, deux pianos et un violoncelle accompagneront les mots de Michel Tremblay. « On a affaire ici à un opéra de chambre, explique Normand Chouinard. L’orchestration actuelle témoigne mieux de l’intimité entre les personnages. Elle ramène l’opéra à la dimension d’une maison de la rue Laval, comme celle où vivait le poète ! Elle donne plus de place à l’émotion et à l’opposition entre les personnages. Il ne faut pas oublier que dans la famille Nelligan, les deux solitudes se vivaient à l’intérieur de la même maison… »

« André Gagnon a une approche très romantique dans son œuvre. Sa musique est un personnage à elle seule. Elle est en symbiose avec les mots de Tremblay et les poèmes de Nelligan. »

— Marc Hervieux

Mettre un poème en musique, ce n’est pas évident ; ceux de Nelligan ont déjà leur musicalité. Parfois, ça devient comme un morceau de sucre à la crème qui tombe sur le cœur, mais pas ici. »

« L’attraction que cette œuvre exerce sur moi est attribuable en grande partie à la musique géniale d’André Gagnon, poursuit Normand Chouinard. Mais il ne faut pas oublier Nelligan lui-même, qui est un incontournable. Ah ! comme la neige a neigé ! Tout le monde connaît ça. Son histoire parle encore beaucoup aux adolescents : la quête d’identité, la lutte pour l’affirmation personnelle, l’affrontement père-fils… »

Les créateurs du spectacle ont d’ailleurs entretenu un lien privilégié avec le poète lors de leur propre adolescence. « Je suis né dans un petit bled perdu [Notre-Dame-du-Rosaire] et je m’identifiais beaucoup à sa tristesse, à son sentiment d’être incompris », raconte Dominique Côté.

« Nelligan a été interné à 19 ans ; sa mère n’est venue le voir qu’une seule fois… Il est vraiment né à la mauvaise époque. S’il vivait aujourd’hui, il serait une sorte de Jean Leloup qu’on admire… », conclut Marc Hervieux.

Nelligan, livret de Michel Tremblay, musique d’André Gagnon, mise en scène de Normand Chouinard. Au TNM, du 14 janvier au 15 février.

Nelligan

l’œuvre en cinq dates

1990

Création de Nelligan, opéra romantique mis en scène par André Brassard. Yves Soutière joue le rôle de Nelligan jeune, Michel Comeau, celui de Nelligan vieux. La distribution compte aussi, entre autres, Louise Forestier, Jim Corcoran et Renée Claude.

2005

L’opéra est repris en partie, en version concert, par l’Orchestre symphonique de Montréal. Kathleen Fortin y interprète la mère de Nelligan. Dominique Côté est Nelligan jeune, tandis que Daniel Lavoie se charge des partitions de Nelligan âgé. Jacques Lacombe dirige alors l’orchestre.

2010

L’atelier lyrique de l’Opéra de Montréal présente l’œuvre au Monument-National. Normand Chouinard assure la mise en scène. Dominique Côté prête alors sa voix de baryton à Nelligan jeune et Marc Hervieux endosse le rôle de Nelligan âgé. Pour livrer la trame musicale : deux pianos et un violoncelle.

2012

Le spectacle est repris au Festival d’opéra de Québec. La distribution change, mais Dominique Côté et Marc Hervieux restent. Une fois encore, la musique est assurée par deux pianos et un violoncelle.

2020

L’opéra Nelligan s’amène sur les planches du Théâtre du Nouveau Monde. Marc Hervieux, Dominique Côté et Kathleen Fortin sont de l’aventure, tout comme le metteur en scène Normand Chouinard.

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