De tout pour faire un monde

Un sociologue à la rue

Il faut un peu de tout et d’un peu de tous pour faire un monde. Chaque semaine, Pause va à la rencontre de ceux et celles qui composent cette mosaïque humaine.

« Un chien enragé à qui tu retires le collet, où est-ce qu’il va ? demande Stéphane. Ben il sait pas où aller, alors il va trouver le premier trou pis il va rester là. »

L’homme de 48 ans, lui, a trouvé son refuge dans les couloirs du métro Bonaventure. Comme Fernand, le joueur compulsif qui gagne 1000 $ pour en perdre sitôt le double, comme Danny, le cocaïnomane qui passe ses journées à dormir, ou Samantha, la divorcée arrivée en Mercedes de Toronto il y a 15 ans, qui a tout dilapidé dans le crack.

« Moi ? Moi, je suis alcoolique. Malheureusement, c’est plate à dire, mais c’est ça. Comme je suis gêné, l’alcool me permet d’approcher les gens plus facilement. Avec 30 $ par jour, je suis heureux. Ça paye ma boisson et je fais rien de méchant. »

— Stéphane

Depuis 2014, Stéphane survit en quêtant jusqu’à la fermeture du métro. Un job facile, dit-il. Il mange mieux que lorsqu’il était en appartement. L’été, il dort dehors. Quand il fait froid, s’il n’a pas trouvé un endroit où aller, il marche en ville jusqu’à l’aurore pour revenir à son point de départ. Les centres d’hébergement, très peu pour lui. Il a peur de s’institutionnaliser.

« Ce qui fait que je continue à me lever chaque matin, c’est que je veux boire, sinon je shake. C’est ça, ma motivation. C’est ridicule de même », dit-il avec une honnêteté qui n’est pas étrangère au contenu de son gobelet de café.

Les prémisses d’une vie à la dérive

Stéphane a toujours cherché sa place sans la trouver vraiment. « J’ai été adopté quand j’avais 3 jours. J’ai fait six familles d’accueil entre l’âge de 5 et 16 ans. On a abusé de moi. Ils te changent de famille et il faut que tu t’adaptes. Tu veux te faire accepter, alors tu deviens manipulateur. »

Mais peu importe, dit-il, c’est du passé. « Je me plains pas. Fallait que je passe par là. C’est ce qui fait que je suis comme je suis, pis que j’ai peur de rien. Ben… hésite-t-il en allongeant les syllabes. J’ai peur de tout, mais de l’extérieur, j’ai peur de rien. » Reste que des fois, quand il y repense, ça fait un peu mal. Stéphane prend une petite gorgée de sa boisson matinale avant de poursuivre.

À 16 ans, il a été adopté par un homme qu’il a enfin pu appeler papa. Un bon bougre, « pas net, net, mais généreux », qui est malheureusement tombé dans la débauche après la mort de sa femme. Son père lui a donc donné de l’argent et lui a demandé de partir.

À 19 ans, il a rencontré une fille qu’il a mariée. Un an plus tard, elle accouchait de leur fille. « C’est une autre affaire plate à avouer, mais qui est de même : je l’ai abandonnée quand elle avait 5 ans. Je suis grand-père et je connais même pas mes petits-enfants. Avec l’alcool, j’ai tout foiré. »

La dégringolade

Sa vie est une lente chute, constate-t-il avec une lucidité que les vapeurs d’alcool n’arrivent pas à dissiper. Stéphane a commencé à boire à 14 ans. « Je me suis dit : wow, ça peut me donner de la confiance et je peux être quelqu’un. Mais le problème, c’est que ça disparaît. Le lendemain, faut que tu recommences pour retrouver ça. »

Stéphane a réussi à obtenir son diplôme en sociologie de l’Université de Montréal sur le tard et tout en buvant. « Tout le temps. Tout le temps… L’alcoolisme, t’arrives à le contrôler quand t’es jeune. Mais en vieillissant, ça prend le contrôle sur toi sournoisement. »

Il a même été professeur de sociologie au cégep, mais il a fini par saboter ses chances.

« Quand j’ai de la stabilité, je recherche l’instabilité. Quand je suis instable, je cherche le confort. Quand je suis trop bien, faut que je retourne dans la misère ! C’est paradoxal. »

— Stéphane

L’enseignant s’est recyclé en travailleur de la construction, « un travail pas mal plus payant, de toute façon », jusqu’à ce qu’il rencontre, à 35 ans, une femme qui l’a initié à l’ecstasy et à la méthamphétamine (le speed). « J’ai fait des expériences comme jamais j’en avais fait. » Après quelques jours à consommer de manière compulsive, il a fini par faire une psychose.

Pendant huit mois, Stéphane a été interné, ce qui a permis de lui diagnostiquer un trouble bipolaire. Puis on l’a relâché avec ses médicaments. « J’étais laissé à moi-même. Je veux pas pointer personne, mais regarde : ils les ont tous crissés à la rue », dit-il en montrant du doigt ses colocataires du métro.

Stéphane s’est mis à faire des vols à main armée, pour le kick et pour l’argent, et à multiplier les allers-retours en prison. « J’avais l’impression d’être Superman ! », dit-il. Sa carrière de « superhéros » s’est éteinte lorsqu’il a appris qu’il avait causé un choc traumatique chez une caissière.

Putain de société

De là, la rue. Assis sur « son » banc, il observe la société. « J’accepte pas de voir passer tous ces moutons conditionnés par la désinformation. Non, moi, je peux pas. Donc je souffre. Et je bois pour oublier que j’y arrive pas, tu vois ? »

Stéphane n’arrive pas à se faire une place dans ce monde. « J’essaie, j’essaie par tous les chemins, pourtant… dit-il, perdu dans son dialogue vaporeux avec lui-même. J’ai des amis qui savent ce que je suis intérieurement et qui me disent : “Prends soin de toi et tu seras le bienvenu.” Mais tsé, dit-il avec un rire cynique, je peux pas prendre soin de moi ! » Stéphane a coupé tous les ponts. Son réseau est maintenant celui de la rue. « C’est faible, on s’entend. »

En ce moment, dit-il, il a l’impression d’errer dans une vie perdue. Son potentiel est pourtant là, il le sait. « Je vais arrêter quand Dieu va me dire que c’est assez. Mais moi, je suis pas prêt à dire que c’est assez. Putain, quand t’as pu rien à perdre, qu’est-ce que tu peux perdre encore ? C’est ça, le danger… »

Ça fait trois Noëls que Stéphane passe en prison. S’il est chanceux, cette année, il pourra « se la péter » aux Fêtes. Paraît-il que les gens sont généreux. « Ça fait du bien d’avoir de l’argent et je me gêne pas pour dire aux gens que je vais boire avec, mais le contact humain que j’ai plus, il me manque. Tout peut aider : une considération, un sourire, une gentillesse. Pour moi, ça, c’est… wow. »

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