Télévision / Marc Brunet

Écrire Like-moi !

De La fin du monde est à sept heures à Like-moi !, en passant par Le cœur a ses raisons et 3600 secondes d’extase, Marc Brunet nous fait rire depuis 25 ans. Son regard sur notre époque est à la fois drôle, fin et impitoyable. En attendant de dévoiler son prochain projet, il nous parle de son travail d’écriture.

PROPOS RECUEILLIS PAR NATHALIE COLLARD, LA PRESSE

SA ROUTINE DE TRAVAIL

« Je n’ai pas de routine. Je travaille à la maison ou dans mon bureau, à Zone 3. Un bureau tout blanc qui ressemble à un laboratoire. Les gens sont bien déçus quand ils le voient (rires). Quand j’écris à la maison, j’ai toujours deux ordinateurs allumés en même temps. Je regarde YouTube, je me perds dans ce qu’on appelle le “YouTube hole”. Je me couche avec mon laptop, ce qui est horrible, et là je peux me perdre pendant des heures. J’aime tout ce qui est kitsch, maladroit, mauvais… Les mauvaises émissions des années 90, les trucs kétaines… tout alimente mon écriture. Un moment donné, je vais me souvenir de quelque chose que j’ai vu et je vais l’utiliser.

« À une certaine époque, je travaillais presque 24 heures sur 24. Honnêtement, ça ne donne rien de très bon. Une fois, j’ai travaillé pendant 28 heures sans arrêt. C’était le jour de l’An, j’ai écrit le premier jet d’un scénario qui ne s’est jamais fait. C’était une mauvaise idée. Quand tu travailles autant, ça ne donne pas de très bonnes choses. Aujourd’hui, quand je m’y mets, au bout de quatre heures je suis vidé. Après ça, j’ai besoin d’une pause pour que l’énergie revienne.

« Je ne fais pas vraiment de recherche avant l’écriture. Je suis un observateur, une éponge. Pour Like-moi !, je ne me suis pas arrêté pour regarder des documents sociologiques sur les jeunes de cette génération. Ce sont des gens que je connais, c’est leur vie. Ce n’est pas plus compliqué que ça. »

LES DÉBUTS

« J’ai fait l’École de l’humour en 1992. J’avais 27 ans, je n’avais jamais écrit avant. J’ai étudié en communications à Brébeuf et je ne suis pas allé à l’université. Je travaillais chez La Baie, j’organisais les événements spéciaux. Mais il y avait toujours le milieu de l’humour qui m’intéressait. J’avais quelques amis dans ce milieu, j’allais voir des shows. Je me disais : “Me semble que je serais capable de faire ça.” Des fois, je me disais même que j’aurais été capable de faire “bien mieux” que ça (rires). Il y avait un nouveau programme d’écriture à l’École de l’humour. J’ai communiqué avec la directrice, Louise Richer. Elle m’a répondu : “Pas de problème, mais les inscriptions se terminent demain matin et j’aurais besoin que tu m’envoies deux textes.” Alors, j’ai écrit toute la nuit. Je n’avais jamais écrit avant. Je n’avais pas fait l’effort, car je me disais que ça ne servait pas à grand-chose si je n’avais pas de plateforme pour être lu.

« Une fois que j’ai commencé l’École, ça a explosé. Je n’ai jamais arrêté depuis.

« À l’époque, la radio était une bonne filière pour les auteurs en humour, un peu comme le web l’est aujourd’hui. J’ai travaillé aux Midis fous à CKOI durant quatre ans. Il fallait écrire dans l’immédiat, rapidement, sans retouches. Ensuite, j’ai fait La fin du monde est à sept heures. On a fait 125 shows par année durant trois ans. On commençait à écrire à 8 h le matin et on ne savait pas ce qui allait être en ondes le soir. Dans un tel contexte, si c’est bon, c’est merveilleux. Et si ce n’est pas bon, ce n’est pas grave, tu passes à autre chose, tu feras mieux demain. C’est une gymnastique qui m’a formé et que j’ai gardée. Je n’ai aucune angoisse par rapport à l’écriture. Ça te forme des muscles que tu n’aurais jamais pensé développer.

TRAVAILLER SEUL

« J’écris seul, mais il y a une “famille” avec laquelle j’aime travailler. Comme Rafaëlle Germain, par exemple, que j’ai connue à La fin du monde où elle a débuté comme recherchiste. On n’a pas travaillé ensemble depuis Les bobos, mais je recommencerais demain matin avec elle.

« À La fin du monde, je travaillais aussi avec Richard Gohier, qui était le complice de Marc Labrèche. Lui et moi, on avait un seul ordinateur pour deux. Il commençait à écrire, il se levait, je prenais sa place et je continuais. On écrivait vraiment les textes à quatre mains. On a essayé de reproduire cette dynamique pour Le Grand Blond avec un show sournois, mais ça ne fonctionnait plus. On s’est séparé la job à ce moment-là : il s’occupait du côté éditorial et moi, des sketchs.

« Je travaille aussi avec Josée Fortier depuis des années. Elle a longtemps été auteure, et on a une bonne dynamique. On s’assoit, on jase et ça me donne des idées. Avec Like-moi !, j’ai rencontré Jean-François Chagnon, qui a été un vrai coup de foudre professionnel. J’ai tendance à toujours travailler avec le même monde. »

MARC LABRÈCHE

« LA personne qui a marqué ma carrière, c’est Marc Labrèche. Il n’y a rien qui se compare à ça. On a travaillé 18 ans ensemble. On a le même langage, les mêmes références. Les silences en disent autant que ce qu’on peut se dire.

« Il y a eu deux rencontres avec Marc Labrèche. La première, c’est une fausse rencontre.

« Ça faisait trois mois que j’étais à l’École de l’humour, et François Avard avait donné mon nom pour écrire le pilote d’une nouvelle série avec Pauline Martin et Marc. L’histoire de gens qui décident de vivre dans une roulotte. J’écris un premier jet, et on me répond : “C’est parfait.” Je me dis : “Wow ! C’est facile !” (rires). Un premier jet, quand c’est la première fois que tu écris, tu as beau être bon, ce n’est pas bon… On va en tournage et un moment donné, on doit tourner une scène où on donne des hot-dogs à des gens autour d’un autobus. La production a pris des itinérants qui déambulaient dans le quartier et leur a offert des hot-dogs gratuits pour qu’ils soient dans l’image. Ça a fait un scandale, ça s’est même retrouvé aux nouvelles : un producteur qui paie des itinérants en hot-dogs ! Dieu merci, ça n’a pas eu de suite… c’était tellement mauvais.

« J’ai retrouvé Marc quelques années plus tard à La fin du monde. C’est là qu’on s’est rencontrés officiellement. Je pense qu’il ne se rappelait pas notre première rencontre (rires).

« Marc travaillait déjà avec Richard Gohier. Ils avaient un univers, un ton, un vocabulaire, des références uniques. Je me suis rapidement intégré à leur univers, ce qui n’était pas évident, car c’était très singulier. Mais on avait la même conception de ce qu’on voulait dire. Le discours de Marc, sa façon de parler, c’était la façon dont on parlait tous les trois. On a fait La fin du monde, qui a duré trois ans. Ensuite, on est passés au Grand Blond… C’est là que j’ai commencé à écrire des sketchs du Cœur a ses raisons, qui a eu un succès fou. On en a fait 40 en trois ans. On s’est dit : “Il y a quelque chose à faire avec ça.” »

LE CŒUR A SES RAISONS

« De tout ce que j’ai écrit, c’est mon show préféré. Il n’y a pas eu d’équivalent avant ou après. C’est une petite bulle de quelque chose. Le plaisir qu’on avait à le faire ; les répétitions, les tournages, c’était un vrai party. Les comédiens appelaient pour y jouer, c’était un événement. Quand c’est arrivé en ondes, les gens disaient : “C’est quoi, ça ?!” Ça ne ressemblait à rien. J’étais vraiment content. Dans Le cœur a ses raisons, l’écriture était autant descriptive que dialoguée. Les gags étaient très précis. J’écrivais comment il fallait les faire dans le moindre détail. J’écris toujours avec le visuel en tête. Et je pense à l’acteur ou à l’actrice qui va dire mes mots : que ce soit Anne Dorval, Marc Labrèche, Florence Longpré, j’écris en pensant à eux. Dans la structure, la façon de raconter une histoire, je suis très visuel. Je serais incapable d’écrire un roman ou un article de journal. »

OBSERVER SON ÉPOQUE

« Que ce soit Les bobos ou Like-moi !, j’essaie qu’il y ait une portée sociale dans ce que j’écris. Il y a une volonté de poser un regard sur notre époque. Même Le cœur a ses raisons, ça venait de quelque chose qui me dérangeait dans le monde de la télé à cette époque-là. Il manquait de folie. Depuis La Petite Vie, il n’y avait plus rien de vraiment délirant. Je me demandais : “Est-ce qu’on peut être drôle juste parce que c’est drôle, sans devoir parler d’un thème comme les relations de couple, par exemple ?”

« L’humour, c’est un outil que je trouve extrêmement polyvalent pour parler de notre société. Cela dit, je ne me vois pas comme un commentateur ou un analyste de la société. C’est dangereux de commencer à se voir de telle ou telle façon. Je me vois simplement comme un gars qui doit dire des choses. Mon but premier : faut que ce soit drôle. Et pour ça, il faut qu’il y ait un écho à ce qui se passe dans la société. On pose souvent la question : peut-on rire de tout en humour ? Mais l’humour, ce n’est pas “rire de”. C’est parler de quelque chose. Et je crois qu’on peut traiter de tout avec humour. »

LIKE-MOI !

« Like-moi ! est le projet qui a été le plus difficile à écrire. Chaque sketch est un petit univers en soi. En deux, trois minutes, il faut que tu établisses qui sont ces gens, où ils sont, ce qu’ils veulent et quelle est la conclusion. Il y a environ 10 sketchs par show, ça fait donc à peu près 100 sketchs dans la saison, et tu dois sans cesse renouveler les personnages. Ce n’est pas un show basé sur les personnages, mais plutôt sur des thèmes. Les deux premières saisons de Like-moi !, c’était les relations interpersonnelles. La troisième saison, la conscience sociale. Cette saison-ci, ça tourne autour de la carrière, de l’emploi, de l’inquiétude par rapport à l’avenir. On est en production pour la cinquième et dernière saison, et ces jours-ci, j’écris du sur-mesure. On me dit : “Dans deux semaines, on va tourner dans un décor de restaurant et il y aura tel et tel acteur, peux-tu nous écrire un sketch ?” Je suis capable de répondre à ce genre d’impératif, et ça permet de rentabiliser la production.

« Je n’ai pas écrit Like-moi ! pour rire de cette génération-là. Ce n’est jamais le regard d’un gars de mon âge qui regarde les plus jeunes. J’ai écrit ce show-là POUR eux. Je parle de ce qu’ils vivent et je pense que les gens se reconnaissent. Au fond, les humains, peu importe notre âge, on veut tous la même chose : être aimé, être en sécurité, assurer notre futur, et ce, peu importe de quel univers social on vient.

« Je ne fais pas d’effort particulier pour utiliser l’humour d’une génération. Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique, je suis complètement dans mon époque. J’aime beaucoup Tina Fey, par exemple, parce qu’elle évolue. Son travail change, se transforme. Elle est de son époque. Ce qui me fait rire en ce moment, c’est en référence avec ce qui se passe aujourd’hui. Mes références sont très actuelles. Et je reste à l’affût de tout ce qui est nouveau. C’est comme une drogue : je suis toujours en quête de la prochaine affaire qui me fera rire. »

On peut visionner les épisodes de Like-moi ! sur Télé-Québec.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.