LNH

Un nouvel outil derrière le banc

Chaque match est le théâtre d’anomalies statistiques.

Prenez la première période du match Canadien-Jets jeudi. Le défenseur le plus utilisé du Tricolore ? Brett Kulak, avec 7 min 43 s. Le moins utilisé ? Shea Weber, à 5 min 47 s. Vous savez, l’« homme-montagne », celui contre qui P.K. Subban a été échangé, celui qui porte le « C »… Weber n’aurait pas toutes ces distinctions en jouant les seconds violons !

Ce genre d’anomalie, on en verra peut-être moins à l’avenir. Dans les prochaines semaines, la LNH fournira en effet aux entraîneurs un nouvel outil de statistiques en temps réel. L’application NHL Coaching Insights, développée par SAP, sera installée sur les tablettes que les entraîneurs utilisent derrière le banc pour consulter des reprises vidéo.

La Ligue espère que le produit soit déployé d’ici à la fin de février ou au début de mars.

« Les données resteront essentiellement les mêmes. Les nouveautés, c’est que 1) ce sera distribué en temps réel et 2) ce sera présenté sous forme de graphiques que les entraîneurs pourront personnaliser », explique au bout du fil David Lehanski, vice-président, développement et innovation, à la LNH.

L’accès en temps réel à l’information sera en quelque sorte révolutionnaire. À l’heure actuelle, l’information est disponible sous forme de rapports de statistiques arides – des dizaines de lignes qui se suivent – qui sont imprimés aux entractes. L’entraîneur sur la passerelle peut bien y accéder en temps réel sur son ordinateur portable et transmettre des bribes d’information dans l’oreillette de Dominique Ducharme, mais disons que la méthode n’est pas optimale.

« L’application leur permettra d’analyser les mises au jeu de plusieurs façons : par joueur, par cercle de mises en jeu, par adversaire. Il y a beaucoup de données à croiser, et ils pourront le faire pendant le match. Le temps d’utilisation en est un, le temps de possession de la rondelle en est un, il y aura aussi des données sur les tirs de barrage. Ils pourront se créer des alertes pour le temps d’utilisation, afin d’être avertis si un joueur dépasse la cible désirée. »

La Presse a pu consulter la liste complète des données qui seront fournies aux entraîneurs. Bon nombre de ces statistiques sont déjà accessibles au grand public, mais il y a des informations très intéressantes qui le seront seulement aux entraîneurs.

Par exemple, les tirs en provenance du « marbre » (voir image), soit le centre de la zone offensive, à partir du haut des cercles des mises en jeu. Notons aussi les statistiques détaillées des tireurs en fusillade, ventilées selon le gardien adverse (attrape de la droite ou de la gauche), le taux de succès du revers et du côté naturel et la proportion de feintes du revers.

Julien réceptif

À entendre l’enthousiasme dans sa voix, Claude Julien accueillera avec joie cette innovation.

« Au lieu d’attendre entre les périodes, on aura la chance de voir en direct. Prends le temps de glace, par exemple. Des fois, on regarde entre les périodes : lui en a beaucoup, lui, je dois lui en trouver plus. Tu ne peux pas être au courant de tout pendant le match et tu peux perdre le fil.

« Pour les mises en jeu, on prend nos propres statistiques, parce que la façon de juger qui gagne la mise au jeu change d’un aréna à l’autre. Mais on le fait à la mitaine. Si on l’a directement sur le iPad, ça va aider. Tard dans un match, je regarde les statistiques des mises en jeu. Je vais savoir que c’est un tel notre meilleur de ce côté. Ça va nous donner beaucoup d’informations directement. En ce moment, on peut avoir de l’information, mais ça passe par la radio. »

Ailleurs dans la LNH, les réponses sont mitigées. John Hynes, entraîneur-chef des Devils du New Jersey, s’est lui aussi montré enthousiaste.

« Je suis l’entraîneur-chef, je dois gérer beaucoup de choses, donc je ne pense pas consulter moi-même ces statistiques. Mais je vais probablement poser des questions à mes adjoints : les mises en jeu, qui est bon à droite, à gauche, le temps d’utilisation.

« Travis Zajac, par exemple, joue des minutes de joueur de premier trio, en désavantage numérique, en avantage numérique. Pendant une période, si on a eu deux désavantages numériques, un avantage numérique et qu’il est confronté au premier trio adverse, il peut jouer jusqu’à huit minutes dans la période. Avec l’application, je pourrai lui faire sauter un tour en fin de période, si la situation s’y prête, afin de le garder frais et dispos pour la suite du match. »

Tous ne partagent toutefois pas l’optimisme de Julien et Hynes. Scott Gordon, ancien gardien des Nordiques de Québec pour qui 787 représentait à la fois une autoroute d’Albany et son taux d’efficacité, dirige aujourd’hui les Flyers de Philadelphie.

« Tu dois aussi regarder le match qui se déroule devant toi, a-t-il rappelé. Les tablettes nous servent déjà pour la vidéo. Combien de ces nouvelles informations seront-elles pertinentes ? Je l’ignore. »

« Si ce sont simplement des statistiques, je ne sais pas si ça changera réellement ce qu’on fait derrière le banc. »

— Scott Gordon, entraîneur-chef des Flyers de Philadelphie

Rick Tocchet, entraîneur-chef des Coyotes de l’Arizona et ancien marqueur de 440 buts : « Je ne sais pas. J’aime coacher au feeling. J’aime aussi avoir de l’information, mais il y a un danger d’en avoir trop. Ça peut affecter ta prise de décision. Je ne sais pas si je veux toute cette information en direct pendant un match. Certaines choses aideront, et chaque entraîneur prendra ce dont il a besoin.

« J’aimerais mieux que mes assistants lisent cette information et me la résument, ajoute-t-il. Ce gars-là fait ci, lui fait ça, et ensuite, j’y réfléchis. Mais je ne veux pas avoir à analyser cette information. C’est trop difficile. »

Partage des tâches

À ce sujet, on devine d’ailleurs que le nouvel outil sera surtout la responsabilité des adjoints. David Lehanski rappelle d’ailleurs que différents entraîneurs ont été consultés dans chaque équipe, mais que les responsables de la vidéo ont été systématiquement sondés. L’analyse statistique fait en effet souvent partie des responsabilités de ces personnes.

Même si certains entraîneurs que nous avons consultés ont grogné, la LNH ne s’attend pas à rencontrer beaucoup de résistance.

« Cette fois-ci, non. En 2017, quand on a installé les tablettes derrière les bancs, c’était tout juste avant les séries éliminatoires », rappelle Lehanski.

« C’était une période un peu folle. Des entraîneurs nous disaient : “Êtes-vous sérieux ? Je travaille d’une certaine façon depuis 82 matchs, et ça fonctionne très bien. Je n’en veux pas !” Mais ça a fonctionné. Même les entraîneurs les plus réfractaires l’ont utilisée, que ce soit pour des informations ou pour revoir les jeux. Ils comprennent que c’est une valeur ajoutée et ils ne sont pas obligés de l’utiliser. »

L’application promet d’offrir des données encore plus détaillées à compter de la saison prochaine, puisque la LNH prévoit alors implanter une technologie de suivi des joueurs et de la rondelle. Chaque rondelle contiendra un capteur, et les joueurs en porteront un sur leurs épaulettes, tandis que des antennes et des caméras détecteront les mouvements sur la patinoire.

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