Opinion Fabrice Vil

Voir la différence

Le 24 novembre dernier, Dominique Anglade a affirmé que le Québec était prêt à élire une femme noire, tout en mentionnant que certains pourraient avoir des réticences à son endroit. Des chroniqueurs et internautes disent que ces propos de Mme Anglade sont calamiteux. D’autres, qu’on se fiche que Mme Anglade soit noire, blanche, mauve, jaune ou verte.

Ah bon… Comme s’il fallait prétendre qu’on n’avait rien remarqué de différent entre elle et les 32 personnes ayant exercé à ce jour la fonction de premier ministre.

Par ses propos, Mme Anglade n’a rien dit de calamiteux. Ce qui est plutôt curieux, c’est d’imaginer que son sexe, sa couleur de peau et ses origines sont sans incidence dans les circonstances.

Une société ne peut être inclusive si elle se fait aveugle devant les différences qui distinguent les membres de sa population.

Car l’inclusion reconnaît autant les similitudes entre les gens que les traits qui les différencient. Ces traits peuvent procurer au sein de la société des avantages ou engendrer des obstacles, et c’est en voyant ces dynamiques qu’on peut y répondre afin de favoriser le sentiment d’appartenance de toutes et tous.

Il n’est pas question ici de jouer la victime ou de déclarer les politiciens et politiciennes noirs vaincus d’entrée de jeu. D’ailleurs, le Québec a déjà démontré son ouverture à élire des politiciens noirs en régions éloignées des grands centres urbains. Notamment, René Coicou fut maire de Gagnon de 1973 à 1985, Ulrick Chérubin, maire d’Amos de 2002 à 2014, et Michel Adrien, maire de Mont-Laurier de 2003 à 2017.

Ces exemples démontrent que les humains sont capables de s’apprécier les uns les autres au mérite des qualités qui leur sont spécifiques. N’empêche que cette appréciation est presque toujours influencée, positivement ou négativement, par des conditionnements sociaux. Par exemple, on me dit souvent que je suis « articulé ». Je décèle que dans bien des cas, ce commentaire bien intentionné signifie que je suis « articulé... pour une personne noire ». Il y a donc à la fois un compliment au sujet de ma personne et la révélation d’un préjugé au sujet des personnes de ma couleur.

En politique, nous évaluons les politiciens de la sorte, selon des facteurs comme leurs compétences personnelles, mais aussi en fonction de caractéristiques comme leur âge, leur sexe ou leur couleur.

Ceci fait partie du fonctionnement de l’humain. Il suffit d’imaginer qu’un homme blanc né en Haïti de parents québécois se présente aux élections à la présidence d’Haïti. On conçoit assez facilement que tout en nous intéressant à la personnalité ou aux compétences spécifiques de ce politicien, une multitude d’analyses et d’opinions sur sa couleur et ses origines soient aussi bienvenues. On ferait grand cas de l’impact de l’élection de ce politicien pour Haïti. Et oui, on se demanderait si Haïti est prêt à élire un homme blanc originaire du Québec. Rien de calamiteux là.

C’est à une exploration similaire qu’on résiste ici, parce qu’on s’est fait à l’idée que le Québec est au-dessus de toute discrimination fondée sur des critères comme la couleur, le sexe, l’identité de genre, l’orientation sexuelle, l’âge, la religion, la langue ou la condition sociale.

Il peut être inconfortable, voire douloureux, d’explorer les incohérences entre nos valeurs explicites d’ouverture et les secrets moins nobles que cache notre inconscient. Pourtant, cet exercice est nécessaire puisque la discrimination est un phénomène bien tangible.

Pauline Marois est l’une des politiciennes les plus compétentes que le Québec ait connues, et la seule femme ayant occupé la plus haute fonction de la province.

Elle a déclaré récemment que « [lorsqu’on] regarde les exigences que l’on pose aux femmes politiques, on a toujours l’impression qu’il faut en savoir deux fois plus que les hommes, qu’il faut faire nos preuves deux fois plus ». Elle a aussi affirmé que ses collègues n’étaient pas sûrs de la vouloir comme patronne parce que « c’est un peu gênant, une femme qui va diriger une équipe, un parti politique, qui va être à la tête d’un gouvernement ».

Une femme peut à la fois devenir première ministre et subir de la discrimination du fait de son sexe. Nous devrions aussi être ouverts au fait d’observer le même phénomène du fait de la couleur. Explorer nos préjugés relève de notre responsabilité.

À ce sujet, connaissez-vous le test d’association implicite ? Il s’agit d’une méthode développée par des chercheurs en psychologie sociale permettant d’étudier les biais inconscients qu’entretiennent les individus. Cette méthode est notamment utilisée pour mesurer les préjugés racistes ou sexistes d’un individu. Ce test a démontré qu’en ce qui me concerne, j’ai inconsciemment une préférence automatique pour les personnes noires par rapport aux personnes blanches, ce qui veut dire que mon inconscient associe plus facilement des idées positives aux personnes noires, et des idées négatives aux personnes blanches.

Ce test révèle que la plupart des gens, à l’inverse, ont une préférence automatique pour les personnes blanches par rapport aux personnes noires. Ceci peut entraîner des conséquences dans le comportement face aux politiciens, aussi face aux élèves ou aux collègues de travail, par exemple.

En reconnaissant de manière décomplexée de tels biais, je nous crois capables d’être plus conscients et de poser intentionnellement des gestes qui tendent à éviter les impacts discriminatoires. Voilà une introspection nécessaire individuellement et collectivement pour une société inclusive. Et vous ? Quels sont vos biais ?

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