Documentaire sur SLĀV

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On croyait que tout avait été dit sur la polémique entourant le spectacle SLĀV, de Betty Bonifassi et Robert Lepage, l’été dernier au Festival international de jazz de Montréal. L’excellent documentaire Entends ma voix, diffusé lundi, à 20 h 30, sur ICI ARTV (en reprise mardi à 22 h) est à la fois une synthèse et un retour sur les événements, six mois plus tard, avec les principaux acteurs de la crise. Rencontre avec ses concepteurs : la journaliste de La Presse Véronique Lauzon et les réalisateurs Maryse Legagneur et Arnaud Bouquet.

Le projet s’est fait assez rapidement. Est-ce que tous ces gens ont été difficiles à convaincre ?

Véronique Lauzon : On a eu l’idée en septembre. Oui, il y en a plusieurs qui ont été difficiles à convaincre. Mais comme on voulait créer des discussions, des échanges, c’est ce qui les a incités à participer. Robert Lepage, jusqu’à la dernière minute, on ne savait pas si on allait pouvoir faire l’entrevue avec lui [elle a été réalisée le 4 janvier].

Ce qui est intéressant, c’est de voir le cheminement de la pensée de Robert Lepage. Son point de vue a évolué. Il y a une prise de conscience. Il reconnaît que le spectacle n’était pas en phase avec son époque. Il dit même qu’étant très souvent à l’étranger, il ne connaît plus tout à fait le Québec. C’est très fort comme autocritique.

Maryse Legagneur : Il reconnaît que l’on peut être déconnecté malgré soi. On ne s’en rend pas compte. Une crise comme celle-là fait prendre conscience de plusieurs choses. Et j’ai l’impression que c’est ce qui est arrivé, à d’autres échelles, pour l’ensemble du Québec. SLĀV, ce n’est pas seulement arrivé à Robert Lepage et Betty Bonifassi. C’est arrivé à tout le monde. Je souhaite que six mois plus tard, en regardant ce documentaire, les gens puissent aussi faire un bout de chemin.

On constate qu’en six mois, tous n’ont pas parcouru le même chemin. Pour certains, même, le chemin va s’arrêter là. Ce qui est intéressant dans les rencontres que vous provoquez, ce sont ces points de vue divergents qui s’affrontent. Certains sont aux antipodes les uns des autres et vont y rester. Il n’y a pas nécessairement de réconciliation…

Ce n’était pas le but. Le but, c’était vraiment de mettre les gens en dialogue. On est dans une démarche participative. On ne fait pas seulement observer un problème. Par la force du documentaire, on crée ces rencontres-là.

La question qui n’est pas résolue dans le documentaire, c’est s’il y aura des bienfaits à cette polémique. Moi, je crois clairement que oui. Mais parmi les intervenants, il y en a au contraire, comme Lorraine Pintal, qui croient que cette histoire nous a fait reculer.

Arnaud Bouquet : Il y a la posture aussi que l’on prend face à la caméra. Tout le monde a fait preuve d’honnêteté, ce n’est pas ce que je veux dire. Mais la posture de Lorraine Pintal face à la caméra est très ferme, parce que cette histoire a touché l’identité québécoise…

Une certaine idée de l’identité québécoise…

Exact. Lorraine incarne ça. Elle est un peu obligée, publiquement, de prendre cette posture. Mais on sait qu’en coulisses, elle fait tout ce qu’elle peut pour que les choses changent. Parce qu’elle sait que ça n’a pas de bon sens. Mais il y a quelque chose, au niveau de cette idée de l’identité québécoise, qui pour cette génération est de l’ordre du sacré.

Et qui me semble un peu figée. Cette polémique aura eu pour effet, à tout le moins, de faire réfléchir aux concepts d’appropriation culturelle et de racisme systémique, que l’on soit d’accord ou pas.

On peut intellectualiser un concept. Mais il y a aussi le vécu. Le racisme systémique, l’appropriation culturelle, dans ma communauté, on connaît ça. On vit avec depuis toujours. C’est tellement intégré, intériorisé, que le racisme systémique, on ne se rend même plus compte qu’on en a adopté les réflexes.

Il n’y a pas de blocs monolithiques dans votre documentaire. Dans la troupe elle-même, tous les artistes ne s’entendent pas. Il y a cette chanteuse noire, qui dit avoir été traitée de vendue par les opposants au projet et qui exprime sa contestation de l’intérieur, en chantant. Elle incarne tous les paradoxes et toute la complexité de cette polémique. Le spectre de points de vue est très large. Vous cherchiez à ce que chacun soit entendu ?

Au départ, l’idée est venue d’une discussion que j’ai eue avec Betty. D’une volonté de répondre à ce qui s’était passé. Betty ne fait pas partie de l’équipe du documentaire, mais elle était là lorsqu’on a décidé de le faire. Très rapidement, on a compris qu’il fallait que les opposants soient aussi présents que Betty. Je n’avais pas réalisé, lorsqu’il y a eu la manifestation, à quel point ça faisait longtemps qu’ils pensaient à ça, que leur contestation était réfléchie. Ça fait des années qu’ils parlent de la sous-représentation des minorités et tout le monde s’en fout. On ne sait pas trop pourquoi, mais tout d’un coup, il y a eu une explosion.

Betty faisait des spectacles à partir de ces chants d’esclaves depuis des années, de bonne foi, sans que personne ne s’en formalise…

Il y avait déjà une recherche factuelle faite au Québec sur cette problématique. La Commission sur le racisme systémique, qui a finalement avorté, devait l’aborder. Ça couvait le virus qui allait éclore. On peut aussi aujourd’hui, via les médias sociaux, faire la révolution avec un iPhone. Il y avait tous ces ingrédients. Et une frustration légitime d’artistes qui ne s’identifient ni à ce qu’ils voient au théâtre, ni à la télé, ni au cinéma.

Il y a un certain malentendu à l’origine de cette tempête parfaite. On a cru, d’un côté, qu’il n’y avait pas du tout de Noires dans la distribution, alors qu’il y en avait. Et de l’autre, un refus de comprendre la frustration de ceux qui ne se voient pas représentés sur la scène culturelle.

C’est vrai. Lorsque j’ai couvert la manifestation, la plupart n’étaient pas au courant qu’il y avait des Noires dans la production. Ils disaient qu’ils n’auraient pas manifesté sinon.

On peut regarder ça comme une équation et se dire : il y a deux Noires sur sept femmes. Mais dans cette démarche naturaliste, sur scène, c’était encore problématique.

En écoutant Robert Lepage, posé, nuancé, détaché même, j’ai regretté qu’il ne prenne pas la parole plus tôt. Comme il le dit dans la lettre qu’il a publiée en fin d’année, on aurait évité quelques égratignures. Il a été récupéré, notamment par ceux qui ne veulent pas entendre parler de racisme systémique.

On en revient aux postures. Robert Lepage, c’est la culture québécoise qui rayonne dans le monde. Bien qu’effectivement, il fasse l’aveu qu’il se sent un peu déconnecté. Il faut qu’il tienne une ligne de la liberté d’expression qui est : « Je ne plierai jamais à la censure, je peux interpréter qui je veux. » Et en même temps, il faut qu’il fasse preuve d’ouverture. Il a réfléchi à des choses auxquelles il n’avait jamais pensé. C’est quelqu’un d’extrêmement intelligent. Je pense qu’il aurait préféré prendre encore plus de temps pour réfléchir à tout ça. C’est un créateur. Sa réponse va arriver la semaine prochaine à Sherbrooke (le spectacle, remanié, sera présenté pour la première fois depuis la controverse le 16 janvier à la salle Maurice-O’Bready).

On ne sent pas qu’il est braqué sur ses positions, contrairement à d’autres… Il est au-dessus de la mêlée. Le problème, c’est qu’en ne s’expliquant pas plus tôt, il a laissé se figer de fausses perceptions. Pour la majorité, il a été victime de radicaux qui l’ont censuré. Pour d’autres, notamment à l’extérieur du Québec, il flirte avec le racisme. On n’aime pas beaucoup la nuance dans ce genre de débat.

Il nous a parlé de réconciliation par l’art. Ce n’est pas rien. Ça sous-entend qu’il y a eu une blessure induite au départ. Même si les manifestants et les opposants présents sur le parvis du TNM savaient ce qu’ils faisaient. Ils savaient ce qu’ils revendiquaient. Ils ont saisi l’occasion qui se présentait à eux. À défaut d’avoir une scène, ils ont pris la rue. On les appelle des minorités visibles, mais le paradoxe, c’est que dans les médias, ils deviennent invisibles. Un des problèmes, c’est qu’à force de ne jamais nous voir, on ne nous connaît pas. On peut débattre de comment cette manifestation s’est déroulée, mais n’empêche qu’il y a des voix qui ont réussi à se faire entendre. Au premier jour de tournage, je me demandais si cette crise avait servi à quelque chose. J’en doutais. Aujourd’hui, je ne me pose plus la question.

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