Festival de Cannes

Le printemps d’Isabelle Adjani

Devenue égérie monde de L’Oréal, l’actrice présente un film à Cannes et éblouit la Croisette par sa beauté.

Dans la chambre, les bagages sont à moitié défaits. Des valises, des sacs, des pochettes dans les sacs… Des livres, des revues, des carnets, des trousses remplies d’huiles essentielles, de compléments alimentaires naturels… Je me suis toujours demandé comment Isabelle pouvait retrouver quelque chose dans tout ce fatras. « Installe-toi, j’arrive ! » Ça vient de la salle de bains, dont la porte s’ouvre. Elle est rayonnante, mince à me rendre jaloux, moi et ces kilos que je n’arrive pas à perdre depuis que j’ai arrêté de fumer. Magnifique. Jamais elle n’aura autant été Isabelle Adjani… Nous nous embrassons longuement.

Notre première rencontre a eu lieu dans un autre hôtel, le Lutetia, à Paris, il y a plus de 20 ans : j’étais investi dans la lutte contre le sida et elle avait accepté de devenir la marraine de nos actions pour soutenir les associations africaines, en plus d’en être une des discrètes donatrices. Plus tard, nous avons travaillé sur d’autres projets. Récemment pour Les robes du soldat, l’histoire d’un petit garçon différent, un conte tiré de mon recueil de nouvelles L’œuf sur la branche et lu par Isabelle pour la bibliothèque numérique Whisperies. Mais c’est sa présence à des moments importants de ma vie qui a scellé notre amitié. Comme ces 10 jours qu’elle est venue passer loin de tout, dans le Sud, pour prendre soin de moi alors que j’étais convalescent après un an d’hospitalisation. Et toutes ces attentions, appelées à tort « petits riens », ces cadeaux qu’elle ne peut s’empêcher de faire aux gens qu’elle aime, ce souci de l’autre qui, souvent, prévaut sur celui qu’elle a d’elle-même.

À Cannes, ce jour-là, dans cette chambre de l’hôtel Martinez, nous avons peu de temps devant nous. Les rencontres et les séances de travail vont s’enchaîner toute la semaine, de la cérémonie d’ouverture du Festival à la présentation du film de Romain Gavras, Le monde est à toi, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs. « Cannes, dit-elle en riant, c’est une « valse à 1000 temps » et tu te retrouves « emportée par la foule » ! » Ici, les minutes valent des heures. Pourtant, elle est bien là, attentive, réfléchie. Belle. Pour ce grand entretien, elle a voulu m’avoir en face d’elle. Ni une interview calibrée ni un reportage. Isabelle souhaite que notre échange ressemble aux pages volées d’un journal intime, où s’entremêlent les anecdotes qui en disent long et les confidences qui n’en disent jamais assez : un geste, un regard, des choses furtives et silencieuses, et puis des mots, ceux que deux amis peuvent échanger quand la bienveillance et la confiance permettent la sincérité. Si j’ai accepté, c’est parce qu’elle est ma meilleure amie. Et, surtout, qu’il est impossible de résister à l’énergie sidérante qui l’anime plus que jamais. Notre face-à-face sera interrompu par un coup de fil, un rendez-vous qu’elle va finalement retarder. Elle s’absente, et tout semble suspendu. Quand elle revient, c’est pour m’offrir une sublime écharpe en cachemire et reprendre notre conversation comme si le temps n’existait plus.

« Franck Joucla Castillo. – Tu es superbe, quelle ligne !

Isabelle Adjani. – Ma ligne ? C’est presque de l’histoire ancienne. C’est réglé pour la vie ! On en parle là, OK, et puis après on n’en parle plus. Mais je comprends ta préoccupation, toi qui as arrêté de fumer… C’est vital de se trouver et de se retrouver dans un corps dans lequel on se sent bien, un corps qui nous fait du bien en retour du soin que l’on a pris de lui. C’est ce que j’ai fait, j’ai pris soin de moi, de tout mon moi… En France, on sépare trop souvent le corps et la raison, la raison et l’âme. Le cartésianisme, c’est ça, non ? La raison impose ses diktats au corps : tu dois maigrir, tu vas maigrir, tu n’as qu’à faire un régime. Allez, avec rigueur et discipline, tu y arriveras ! Devenir son propre dictateur ne permet pas d’échapper à la pression du regard des autres, au jeu social. C’est le meilleur moyen de ne pas y arriver… et de se rendre malade ! Alors que l’émotionnel joue un rôle capital dès l’enfance dans cette problématique ! Pour moi, ce qui compte, c’est l’état de santé…

– Tu as quand même fait attention à ce que tu mangeais, non ?

– Tu me connais, tu sais à quel point je suis effarée par l’empoisonnement qu’on subit à avaler tout ce qu’on nous vend ! Il ne s’agit pas d’un nouveau régime, mais d’une alimentation différente. C’est le premier médicament, la prévention prioritaire pour se maintenir en bonne santé. Tu manges toujours bio, j’espère ? Et tu achètes tout chez les petits producteurs ?

– Oui, oui, je bois aussi plein de jus pressés à froid à l’extracteur, comme me l’a recommandé le docteur Adjani…

– Moque-toi de moi ! Tu as toi-même reconnu que tu te sentais beaucoup mieux, non ?

– C’est vrai, mais ce n’est pas avec des jus que je vais fondre…

– Mais si, c’est un peu comme une potion magique, mon bon monsieur ! Tu sais très bien que depuis longtemps je suis adepte des médecines et des gyms douces. Alors… Le régime draconien, la machine de musculation tous les jours, c’est rude, tyrannique… C’est de la beauté abusive, comme la virilité abusive de la chanson d’Eddy de Pretto : « Tu seras belle ma fille » versus « Tu seras viril mon kid » ! S’enfermer dans une prison pour se libérer, très peu pour moi. [Rires.] Depuis un peu plus de deux ans, j’avance en observant mon tempo… et les cures végétales ont été magistrales dans cette douce « détoxification-régénération »… Et puis des jeûnes très courts accompagnés de longues marches dans notre pauvre nature martyrisée, de yoga et de méditation anti-prise de tête !

– Tu es drôle même quand tu deviens soucieuse de notre vie. Et tu as raison de l’être, parce que tu le vaux bien, madame l’égérie monde de L’Oréal…

– Arrête de me taquiner.

« Égérie, ce n’est plus « Sois belle et tais-toi… » Avec L’Oréal, c’est « Sois belle et t’es toi ! »

— Isabelle Adjani

Je suis vraiment excitée de rejoindre leur dream team : Helen Mirren, Andie MacDowell, Julianne Moore, Leïla Bekhti… je les aime beaucoup. Egérie pour L’Oréal, c’est presque un job à plein temps, avec une équipe investie dans une vision qui se veut contemporaine de la place des femmes dans la société…

– Féministe ! ?

– En tout cas, les égéries deviennent des porte-parole qui peuvent défendre les droits des femmes, leur dignité, leur intégrité. La beauté peut aussi servir d’étendard à la liberté, pour s’affirmer en tant que femme : il ne s’agit pas d’être belle, mais de se sentir belle pour se sentir plus forte, pour se faire respecter. Les femmes prennent aussi soin d’elles pour construire et préserver l’estime de soi… Accompagner la libération de leur parole, la soutenir en tant qu’égérie, c’est donner encore plus de visibilité, encore plus d’écho à ce qu’il y a à défendre et à revendiquer, avec elles et pour elles…

– Tout ça, c’est un effet secondaire de l’affaire Weinstein, non ?

– Si oui, c’est tant mieux ! Cette affaire a créé un état de choc au niveau planétaire. Elle a mis en lumière la précarité des femmes face aux abus et aux harcèlements sexuels d’hommes qui se croyaient au-dessus des lois et se mettaient au-dessus des femmes contre leur gré ! La prise de conscience a gagné tous les secteurs de la société et a libéré la parole de milliers de femmes en France, aux États-Unis, dans le monde entier… Leur mobilisation solidaire est en train de changer la donne, même si des effets pervers existent, comme la tentation de la délation, je le reconnais.

– Justement, tu ne penses pas que ça va faire peur aux hommes ? Toi qui t’es beaucoup investie sur ce sujet, tu n’as pas peur de le regretter ?

– Que la peur change de côté, ça peut être une bonne chose, non ? Mais de là à penser que les hommes ne vont même plus oser séduire et charmer les femmes avec respect et qu’elles réclament un « droit à être importunées », non ! C’est facile quand on appartient aux classes supérieures, quand on est une femme de pouvoir, qu’on peut laisser approcher les hommes en gardant la possibilité de les tenir à distance ou de les remettre à leur place… Ce n’est pas de « l’entre-soi », non. Nous, les femmes visibles, nous sommes là pour les femmes invisibles !

– Ce que je te demandais, en fait, c’était si les hommes ne risquaient pas de se tenir à distance de toi ? À moins qu’il y en ait un qui soit déjà en train de te tourner autour…

– Je te croyais plus clairvoyant ! L’engagement de Simone de Beauvoir ne l’a jamais empêchée d’attirer et de séduire les hommes ! Quant au reste, je te trouve bien curieux ! Pour l’instant, il n’y a personne…

– Pourrait-il y avoir quelqu’un ? Avec tout ce que tu fais, y a-t-il encore de la place pour un homme ?

– C’est vrai qu’entre L’Oréal, la répétition des lectures de la correspondance Camus-Casarès avec Lambert Wilson [pour les festivals de l’été], le film de Romain Gavras Le Monde est à toi [qui sortira en salle le 22 août], une pièce en cours d’écriture, des films et peut-être une série, je n’ai plus beaucoup de temps à consacrer aux hypothèses de l’amour… et du hasard ! Mais je peux toujours en trouver si mister Right se présente à ma porte…

– Une grande amoureuse ne renonce jamais à l’amour… Et si l’amour ne vient pas à toi ?

– Alors je viendrai à lui… si ça peut te rassurer !

– Et les garçons ? Barnabé ? Gabriel-Kane ? Entre les défilés et la musique, tu as le temps de les voir ?

– Avec mes deux fils, c’est un peu l’histoire du soleil qui a rendez-vous avec la lune. Mais nous nous voyons dès qu’une éclipse se glisse dans nos agendas… Barnabé est un homme dont je partage les valeurs, très engagé dans la protection de l’environnement… il est très concerné, investi. Gabriel-Kane, lui, est un jeune homme sérieux qui travaille dans la mode pour gagner sa vie et garde ainsi sa liberté pour la musique, car sa nature profonde est celle d’un artiste.

– Je suis venu te voir à la Villa Cavrois, près de Lille, maison de l’architecte Mallet-Stevens, dont vous aviez fait, pour un jour, un lieu théâtral. Parmi les spectateurs de cette incroyable double performance inspirée d’ Opening Night, avec le metteur en scène Cyril Teste, il y avait ton fils aîné, Barnabé, mais aussi Zoé et Théo, les enfants de ton frère Eric. Tu avais l’air heureuse d’être entourée par ta famille, un peu comme une matriarche qui veille sereinement, paisiblement, sur son clan…

– Je veille sans surveiller… Je ne veux pas être intrusive. Je fais attention à eux, pour les aider ou les protéger s’ils en ont besoin. Pour ma nièce, Zoé, que j’aime tant, je veux aussi pouvoir être là si elle me le demande, lui épargner certaines erreurs, mais aussi la réconforter, on ne sait jamais, de la solitude dans laquelle on peut parfois se retrouver dans ce métier. Mais je sais qu’elle réussira par elle-même… Quant à Théo, je suis charmée par sa culture, son amour de l’art et des mots. J’espère qu’il n’hésitera pas à prendre la plume s’il désire s’envoler…

« Je suis un peu une mamma façon tribu africaine dans l’âme, plus que je n’ai été maman auparavant...»

— Isabelle Adjani

Le temps s’est écoulé. Et de m’entendre avec les adultes que sont devenus ces adolescents, mon cœur fait boum !

– Tu débordes d’énergie. Tu es tout feu, tout flamme pour tous tes projets ! On dirait même que tu es très heureuse d’être à Cannes, cette année…

– Je l’ai déjà dit en citant une chanson de Benjamin Biolay : Cannes, c’est « une orgie haut de gamme » ! Ce n’est pas l’idéal pour une fêtarde minable comme moi ! Avant, j’étais trop jeune pour vivre ces libations païennes sans être choquée, parfois même traumatisée. Maintenant, je suis trop vieille pour tenir ! Le rêve de Cannes, ça peut être le cauchemar des actrices qui se retrouvent à jouer leur rôle dans La cité de la peur. C’est de l’alcool fort, ce Festival. Hépato et cardio-toxique ! [Rires.]

– Tu cites beaucoup de chansons…

– Je ne peux pas vivre, on ne peut pas vivre sans chansons… Les voix et les paroles me bouleversent, c’est une sorte de transcendance qui nous élève…

– Tu es une fan absolue de The Voice !

– C’est vrai ! Je suis envoûtée par le surgissement d’une voix qui surprend. Peu importe le show, c’est le don insoupçonné que j’aime… Les échanges avec certains des coachs peuvent être très beaux…

– Tu dis parfois : « Je blague pour chasser le mauvais œil. » Mais en observant les photos de Paris Match, on ne voit aucune peur. Ce ne sont que douceur et sérénité dans ce regard, qui dégage une incroyable jeunesse. Une impression proustienne : après la recherche du corps perdu, le corps retrouvé.

– Ce qui se retrouve en moi… de moi ! Même si j’ai horreur qu’on me rappelle mon âge – parce que ce n’est pas réjouissant, une année de plus, ça te fait toujours une année de moins [rires], c’est costaud… la vie qui raccourcit. J’y réfléchis… oui, la suite, la fin de ma vie, c’est présent à mon esprit. D’ailleurs, tu me parles de sérénité dans mon regard… La sérénité, ce n’est pas une expression de jeunesse mais de maturité ! Conclusion ? Je vais voir mes morts au cimetière de plus en plus souvent, ou dans les souvenirs qu’ils m’ont laissés… Je visite ceux qui vont bientôt partir… Rien de morbide, au contraire… Je suis entièrement dans la vie telle qu’elle est foutue, bien ou mal, et je fais ce que je peux, dans mon humble capacité, pour que vieillir ne rime pas avec punir ! Tu vois, j’ai trouvé mon flow ! [Rires.]

– Yo ! Le mot de la fin ?

– Après le Festival de Cannes, le festival du calme… » 

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