Opinion Marc Séguin

Le lapin de Noël

C’était magnifique la neige cette semaine. Il en est tombé pas mal chez moi. Les arbres avaient l’air d’avoir été décorés avec du coton.

Parlant de coton, on est allés tendre les collets à « coton tail ». Ce sont des petits lapins blancs sauvages. L’hiver, contrairement aux lièvres qui deviennent blancs, les lapins à queue blanche restent bruns. Bien nommés ; il n’y a que leur queue qui reste blanche. Parfois la langue française dit bien les choses.

C’est délicieux, du lapin sauvage. Dans le sens de bon dans la bouche. Et c’est important que les enfants comprennent d’où vient la nourriture.

Ce qui suit est un peu triste, avis aux âmes sensibles : rien à voir avec les petites bêtes à fourrure ; c’est l’histoire d’un dernier de famille, protégé par ses grandes sœurs, qui croyait encore au père Noël. Un soir il a pleuré longtemps dans son lit, sonné raide, parce qu’il venait d’apprendre qu’il n’existait pas. Une de ses sœurs m’a raconté que les autres enfants lui disaient la vérité, et qu’il s’obstinait à défendre sa croyance.

Il venait d’écrire sa lettre au père Noël.

 – Les cadeaux ?

 – C’est papa et maman, qui les cachaient au sous-sol. Viens, je vais te montrer.

 – Les biscuits et le verre de lait ?

 – Devine…

Cette semaine, j’ai dû aller dans une boutique de téléphones pour régler une mise en service. La fille au comptoir, qui aurait souhaité que je parle davantage et sois plus souriant – c’est troublant le silence, semble-t-il –, a finalement posé une question indécente, avec un sourire et des intentions aussi pures que l’économie du monde libre et heureux (avec beaucoup trop d’intentions enjouées) : 

 – Est-ce que vos cadeaux de Noël sont achetés ?

 – Non.

 – Attendez pas trop longtemps, Noël approche, il y a une boutique de jouets juste à côté et…

Silence.

J’ai respiré. Et j’ai dit : tabarnak.

Je venais de dire aux enfants, la veille, que cette année il n’y aurait pas de cadeaux, mis à part quelques livres. Livres qui auraient, semble-t-il, échappé au jugement et à l’index du Pacte (grand sourire ici…).

Le petit dernier vient d’apprendre que le père Noël n’existe pas, et une adulte me demande si mes cadeaux sont achetés, comme si c’était un commandement sacré ou une obligation. Sais pas comment l’expliquer. Est-ce nécessaire ?

Toujours est-il qu’il faut marcher en forêt et trouver les pistes des lapins. On voit les traces sur la neige. Quand c’est tapé, ça veut dire que le lapin passe là tous les jours. Alors on fait un nœud coulant avec un fil de laiton, qu’on accroche à une branche plus haute. Le lendemain, normalement, c’est fait. Le mot magique ici c’est : prévisible.

Parenthèse.

Les lapins adorent la laitue. Ils peuvent lessiver un potager en quelques heures. Ce qui importe ici c’est le mot laitue. Parce qu’avec toutes les mises en garde sur la contamination à l’E. coli cette semaine, ce qui m’a le plus troublé c’est d’apprendre que la laitue romaine qu’on consomme ici est produite à l’autre bout du continent, en Arizona et en Californie. C’est indécent.

Pourquoi ce n’est pas produit moins loin de chez nous comme en Ontario ? Je tente une réponse : peut-être que c’est parce qu’on ne peut plus y manger de la salade avec une vinaigrette française ? (je souris encore ici).

Bravo à Amanda Simard de se tenir debout. Ça prend des ovaires pour combattre l’indécence. Et comme on dit dans la langue de Monsieur Ford : Go girl !

Pour ceux qui l’ignorent, l’Ontario c’est aussi la province que Justin Trudeau a protégée, dans le nouvel accord de libre-échange, en sacrifiant les producteurs laitiers du Québec. Je me souviens.

On revient aux vraies patentes. 

Le lendemain, il me demande : 

 – Papa, je sais que t’en achetais quelques-uns, des cadeaux, mais il y en avait qui venaient des lutins et du père Noël, non ?

 – Non, mon petit homme.

C’était comme un coup de poing. Chaque fois. Et tout y a passé : le lapin et la poule de Pâques, les lutins, la fée des dents. Même les dragons. Parce que depuis qu’il est tout petit, j’explique les cicatrices sur mon corps par des combats contre les dragons, dans la forêt. Me suis dit qu’il fallait se garder quelques illusions, autrement c’est trop difficile.

 – Et les dragons ?

 – Non, ça, c’est vrai.

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