Éditorial Alexandre Sirois

DÉPART DE JOHN BOLTON
Trump et ses béni-oui-oui

En matière de politique étrangère, le président américain est tellement déconcertant qu’on oublie parfois que nous avons souvent droit (heureusement !) à une version édulcorée de sa vision du monde.

La raison est simple. Jusqu’ici, il y a toujours eu des conseillers expérimentés à la Maison-Blanche parmi les membres de son entourage qui avaient leur mot à dire sur tout ce qui touche le sort du monde et la sécurité nationale des États-Unis.

Et malgré tout ce qu’on a pu reprocher au faucon John Bolton – qui vient d’être congédié par le président – , il était l’un d’eux.

Il faisait partie de ceux qui ont protégé Donald Trump contre lui-même. Ceux qui tentaient de mettre le monde à l’abri de l’inexpérience du président, de son impulsivité et de sa tendance à vouloir agir sous le coup de l’émotion plutôt qu’après mûre réflexion.

Ces conseillers ont dû intervenir à plusieurs reprises au cours des dernières années.

On a notamment rapporté que Gary Cohn, ancien principal conseiller économique du président, avait pu l’empêcher de retirer unilatéralement les États-Unis de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

On a aussi appris que l’ancien secrétaire à la Défense, James Mattis, a dû convaincre le président qu’il était important de ne pas cesser d’investir pour assurer la protection de la péninsule coréenne.

Lorsque John Bolton a été nommé conseiller à la sécurité nationale l’an dernier, plusieurs ont sonné l’alarme. Il avait déjà dénigré l’ONU, encouragé Washington à attaquer l’Irak (sous George W. Bush), et rêvait d’en découdre avec l’Iran et la Corée du Nord. Or, le bilan de son passage à la Maison-Blanche est plus mitigé que ce qu’on a initialement pu croire.

Il a mis des bâtons dans les roues de l’administration Trump de façon dogmatique lorsqu’elle a tenté de négocier avec ceux qu’on considère comme des ennemis des Américains. Que ce soit le régime iranien, le dictateur nord-coréen Kim Jong-Un ou les talibans. Cet homme austère à la moustache flamboyante demeurait un néoconservateur impénitent. Il a souvent démontré qu’il préférait l’escalade militaire à la diplomatie.

Mais d’un autre côté, on a rapporté à plusieurs reprises qu’il faisait contrepoids au manque d’expérience et à la naïveté du président.

Avec John Bolton, il était clair que la Maison-Blanche ne donnerait pas le Bon Dieu sans confession à Vladimir Poutine, par exemple. Ou que le régime nord-coréen n’allait pas obtenir des concessions majeures de la part de Washington s’il ne prenait pas véritablement le chemin de la dénucléarisation.

John Bolton faisait aussi partie de ceux qui s’opposaient au retrait rapide des troupes américaines qui combattaient le groupe État islamique en Syrie, annoncé à la fin de l’année dernière. Il avait obtenu, en partie, gain de cause. Par ailleurs, il était l’un de ceux qui soutenaient vigoureusement la cause des manifestants prodémocratie à Hong Kong.

Or, on ne sait pas qui remplacera John Bolton, mais on a de bonnes raisons de croire qu’on nommera quelqu’un qui n’osera pas tenir tête au président.

C’est désormais une tendance lourde au sein de l’administration : les postes clés sont occupés par des béni-oui-oui. De Mike Pompeo au département d’État à William Barr à la Justice, en passant par Wilbur Ross au Commerce.

Ouvrons une parenthèse, ici, pour expliquer que ce dernier s’est récemment surpassé : il a fait pression sur les employés de l’Administration océanique et atmosphérique pour les forcer à corroborer les propos du président selon lesquels l’ouragan Dorian allait « très probablement » faire des ravages en Alabama.

L’un des experts interrogés hier par le New York Times au sujet du départ de John Bolton, Martin S. Indyk, se disait convaincu que le principal conseiller de Donald Trump en matière de politique étrangère sera dorénavant… Donald Trump lui-même ! Traduction : il n’y aura peut-être plus personne pour le réfréner.

« Ce que nous allons voir, désormais, c’est “Trump unplugged” – et Dieu sait où cela va mener l’Amérique », a déclaré cet ancien diplomate.

Bien malin celui qui pourra prédire où cela va mener le reste du monde…

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