Politique

Mission : protéger le PM

Ce n’est pas un travail ordinaire. En skis, en bateau, en raquettes ou au milieu d’une séance d’égoportraits, une équipe de gardes du corps se tient 24 heures sur 24 près du premier ministre du Canada, prête à affronter n’importe quelle menace. Alors que Justin Trudeau entame son deuxième mandat, dix agents de la GRC et trois anciens premiers ministres s’ouvrent sur la relation particulière qui unit ces politiciens et leurs protecteurs. Un dossier de Vincent Larouche

le peloton autour du « client »

Le gilet pare-balles était bien visible sous le complet de Justin Trudeau lorsqu’il est apparu devant ses partisans au rassemblement électoral de Mississauga, le 12 octobre. Une menace sérieuse avait été détectée. Des gardes du corps se tenaient prêts à bondir pour s’interposer entre le politicien et un assaillant potentiel, au péril de leur propre sécurité.

La nature de la menace n’a jamais été précisée, mais le déploiement exceptionnel de mesures de protection ce soir-là a placé l’équipe de gardes du corps de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) sous le feu des projecteurs. L’événement avait été retardé de 90 minutes. La présence de Sophie Grégoire Trudeau avait été annulée. Des agents serraient M. Trudeau de près pendant son bain de foule, gardant même une main sur lui par moments. Un de leurs collègues suivait avec un matelas déroulant capable de bloquer certains projectiles.

Une telle sortie sous haute tension rappelle que le travail de garde du corps peut être dangereux. Les membres du Peloton de protection du premier ministre le savent mieux que quiconque. « C’est sûr que ça reste dans la tête. On y pense toujours, et ça aide à rester vigilant », raconte le gendarme Jerry Denis, membre de l’équipe.

« Mais il faut dire que nous sommes très bien entraînés, ce n’est pas comme n’importe quel civil qui serait lancé là-dedans sans préparation », renchérit sa collègue Ashley Taylor.

« Le client »

Le peloton assure la protection du premier ministre et de sa famille immédiate en tout temps, peu importe où il se trouve. Entre eux, quand ils parlent de lui, les agents l’appellent « le client ». Quelques semaines après la fin de la campagne électorale, 10 membres du groupe ont accordé une entrevue à La Presse pour parler de leur travail, qui demeure souvent méconnu, même chez leurs collègues de la GRC.

Les attentats politiques sont rares au Canada, mais ils font bien partie de l’histoire du pays. Les agents de protection rapprochée connaissent les leçons de l’attaque de l’Assemblée nationale du Québec par le caporal Lortie, qui avait fait trois morts en 1984. De l’entrée d’un homme armé dans la résidence de Jean Chrétien en 1995. De l’attentat meurtrier du Métropolis, le soir de l’élection de Pauline Marois. De l’assaut lancé par Michael Zehaf-Bibeau alors que Stephen Harper était en réunion au parlement canadien, en 2014.

Pour se préparer à de telles explosions de violence, la police fédérale a un mantra : entraînement, entraînement, entraînement.

Chaque membre du peloton doit suivre une formation spéciale en protection rapprochée, en organisation de convois motorisés et en conduite automobile à très haute vitesse. Ils effectuent constamment des simulations pour se préparer à toutes les situations d’urgence possibles. Ils disposent de leur propre piste de course pour s’exercer avec leurs véhicules.

Avoir le dernier mot

Ils sont formés pour être les plus grands experts au pays en protection de personnalités, et s’attendent à être écoutés lorsqu’ils demandent de prendre des mesures spéciales.

Pourraient-ils forcer un premier ministre récalcitrant à changer son comportement, par exemple le pousser à porter un gilet pare-balles contre son gré ? La question lancée en entrevue suscite un moment de réflexion de groupe.

« J’aime croire que nous aurions le dernier mot… », avance prudemment la caporale Jocelyn Litke, une vétérane qui a assuré la protection de quatre premiers ministres en 17 ans.

« Il faut un niveau de confiance. Si on sent que c’est nécessaire de mettre cette veste ou quoi que ce soit, on espère qu’il va nous écouter. »

— La gendarme Sylvie Nault

Un « client » qui refuse d’obtempérer, « ça n’a jamais été un problème », observe le surintendant Mitch Monette, officier responsable des services de protection de la GRC.

Car les premiers ministres comprennent habituellement que la fonction est plus grande que l’individu. « Ils comprennent que notre travail n’est pas de protéger une personne, mais une fonction. S’il y a une menace, ils comprennent que c’est envers la fonction et que nous devons agir », explique la gendarme Ashley Taylor.

En skiS, en bateau, en raquettes

Depuis que Justin Trudeau est premier ministre, ils ont dû s’adapter à son style, comme ils avaient dû s’adapter à celui de Stephen Harper, à celui de Jean Chrétien, et de chacun des « clients » précédents. Le style suit aussi l’époque.

« M. Chrétien ne prenait pas de selfies, alors que M. Trudeau, oui », fait remarquer Jocelyn Litke.

La famille Trudeau est très active, sort beaucoup en public, pratique plusieurs activités de plein air. Des agents de protection rapprochée sont affectés à des sous-groupes spécifiques pour chaque activité, selon leurs aptitudes : la course à pied, le ski alpin, le ski de fond, le bateau. Pour les expéditions en raquettes, il n’y a pas d’équipe spécialisée, tout le monde peut être appelé à suivre.

« Si le client est bon en ski, il faut que son garde du corps soit bon en ski. Dans la course aussi, si monsieur court à un certain rythme, il faut que tu sois capable de suivre. »

— Le gendarme Naoufal Ghorbel

Justin Trudeau leur donne-t-il de bons défis sportifs ? « Il est pas mal bon dans tout ce qu’il fait », rigole la gendarme Gabrielle Drouin.

L’influence des réseaux sociaux

Le travail du Peloton de protection du premier ministre a changé au fil du temps. « Nous ne vivons pas dans le même genre de monde que lorsque j’ai commencé il y a 17 ans. Les médias sociaux, ce n’est pas quelque chose que j’avais à gérer quand j’ai commencé », souligne Jocelyn Litke.

Les plateformes comme Facebook et Twitter permettent une mobilisation très rapide de manifestants lors d’un déplacement d’un politicien, alors que la multiplication des caméras et des sites de partage de vidéos impose une certaine pression aux agents, qui se savent filmés dès qu’ils font le moindre mouvement.

Les membres de l’équipe disent aussi voir passer beaucoup plus de menaces envers le « client » depuis l’arrivée des médias sociaux. Mais ils constatent que l’agressivité qui transparaît dans les commentaires sur le web ne se transpose pas souvent dans les rencontres en personne. Dans la vraie vie, les gens demeurent généralement raisonnables lorsqu’ils croisent le premier ministre, peu importe leurs opinions politiques.

Reste que les critères en matière de sécurité se sont énormément resserrés depuis une dizaine d’années, ce qui a mené à une augmentation marquée des coûts de l’équipe.

Place aux femmes

À l’heure actuelle, environ 15 % des agents de protection rapprochée sont des femmes, et la GRC essaie d’encourager plus de policières à postuler à ces postes autrefois vus comme une chasse gardée masculine.

« Ce n’est pas perçu par tout le monde comme une job traditionnelle pour les femmes, et c’est une barrière qu’on essaie de briser. On veut démontrer que c’est un travail qui n’est pas genré », souligne le surintendant Monette.

« Souvent, des femmes du public m’approchent et me disent qu’elles sont contentes de voir une femme qui fait de la protection. De mon côté, je me dis que c’est normal, mais en fait, les dames sont très heureuses de nous voir », raconte Gabrielle Drouin.

Souvenirs de premiers  ministres

En entrevue avec La Presse, trois anciens premiers ministres reviennent sur la façon dont ils ont vécu la présence dans leur vie d’un déploiement imposant de gardes du corps qui ne les lâchaient jamais d’une semelle.

Kim Campbell Première ministre, 1993

Reconnaissante pour cette présence intrusive

Kim Campbell se demande à la blague si la présence constante de gardes du corps autour d’elle n’a pas précipité la fin de son deuxième mariage. « Peut-être que mon mari a été horrifié par ce que ça représentait », lance-t-elle en riant.

Mme Campbell a d’abord reçu une protection spéciale à titre de ministre dans le gouvernement de Brian Mulroney lorsque la guerre du Golfe a éclaté, au début des années 90. Devenue première ministre en 1993, elle a dû s’habituer à cette présence constante.

« C’est quelque chose de très intrusif. J’avais un bouton de panique à côté de mon lit. Lorsque je revenais à la maison, ils entraient avec leurs bottes pour vérifier l’appartement », raconte-t-elle.

Elle dit avoir toujours eu un « grand respect » pour les gardes du corps. « J’étais très reconnaissante pour leurs services. C’est un travail si difficile ! Si les choses vont bien, c’est fastidieux, parce que tu dois être alerte, connaissant et super qualifié, mais en même temps capable de garder ta concentration pendant de longues périodes où il ne se passe pas grand-chose. Ça doit être souvent ennuyant », explique-t-elle.

En tant que femme, elle a réalisé combien il était utile d’avoir au moins quelques policières dans son équipe de protection. « Si j’avais besoin d’aller à la salle de bains, j’avais besoin d’une membre de l’équipe pour aller vérifier les toilettes des femmes avant d’entrer », dit-elle.

Elle remarque que la menace envers les élus est beaucoup moins grande au Canada que dans d’autres pays. « C’est drôle, les Américains sont toujours surpris de voir que je n’ai pas de sécurité aujourd’hui. Et je leur explique qu’au Canada, nous ne tuons pas nos politiciens. Nous les gardons en vie pour pouvoir continuer à les torturer. »

Joe Clark Premier ministre, 1979-1980

Évacuation d’urgence

Il y a quelques années, Joe Clark se trouvait en mission dans un pays où la tension commençait à monter, avec un risque de débordements et de troubles imminents (il préfère ne pas identifier le pays). « La menace n’était pas dirigée envers moi personnellement. Mais en quelques minutes seulement, les gens de la GRC étaient là. Ils m’ont sorti de mon hôtel, m’ont installé dans une voiture blindée et nous avons filé vers l’aéroport », raconte-t-il.

C’est qu’à 80 ans, 40 ans après sa prestation de serment pour un court mandat de premier ministre, M. Clark est toujours très actif sur la scène internationale. Il s’implique dans plusieurs ONG, a dirigé plusieurs missions d’observation électorales et collabore à la Munk School of Global Affairs and Public Policy de Toronto. Quand il se déplace à l’étranger, il avise donc la GRC. Si les policiers le jugent nécessaire, ils lui affectent des gardes du corps.

Lors d’un voyage à New York récemment, M. Clark a vu passer le cortège du président Donald Trump. « Pendant 40 minutes, c’était une cavalcade de personnel de sécurité qui passait. Au Canada, notre approche est plus modeste, mais tout aussi efficace », croit-il.

Il remarque toutefois que même ici, les risques d’un attentat contre un politicien semblent plus grands qu’autrefois. « J’étais là à une époque beaucoup plus relax », dit-il.

Paul Martin Premier ministre, 2003-2006

Des discussions enrichissantes

« J’ai beaucoup discuté avec eux. Ils sont très intéressants. On jasait, on parlait beaucoup », se souvient Paul Martin au sujet de ses anciens gardes du corps. Pour lui, ils n’étaient pas seulement des protecteurs, mais aussi des compagnons de voyage « très agréables ».

« J’ai toujours eu un grand intérêt pour le Grand Nord, les relations avec les Inuits et les Premières Nations. Et on parlait souvent de ça. Dans les pays étrangers, je leur demandais : donnez-moi votre point de vue sur le pays X », raconte-t-il.

M. Martin dit que lors de voyages officiels, les gens remarquaient ses gardes du corps et faisaient souvent référence à l’habit rouge traditionnel de la GRC. « L’habit rouge était très connu, même s’ils ne le portaient pas quand ils étaient avec moi. Les gens disaient : “On connaît l’histoire de votre GRC.” Ils ont vraiment une réputation qui me rendait très fier. Lorsqu’on parlait d’eux, c’était quelque chose qui me touchait. »

Les aptitudes du garde  du corps

Au fil de leurs conversations avec La Presse, les membres du Peloton de protection du premier ministre ont identifié quelques qualités essentielles d'un bon garde du corps.

Rapide

Le travail de garde du corps est très physique et il faut souvent bouger rapidement. « C’est similaire à la façon dont une équipe de soccer bouge. On peut élargir l’ouverture du jeu ou se contracter. Au milieu d’une foule, quand c’est bruyant, on doit parfois s’agripper les bras pour changer de position ensemble. C’est très dynamique », explique la gendarme Ashley Taylor.

Discret

Les premiers ministres ont confiance que les agents de protection rapprochée ne répéteront pas ce qu’ils entendent. « Nous voyons des choses que personne d’autre ne voit, car nous sommes là dans leur vie privée. Nous avons la cote “top secret”, mais nous sommes aussi “top-top secret”. Si nous exposions leur vie privée, toute la relation de confiance serait ébranlée », dit Ashley Taylor.

Bien vêtu

Les agents travaillent en civil, mais doivent absolument respecter le décorum et les normes vestimentaires du milieu où ils exercent leurs activités. Tenue de ville lors des activités officielles, tenue de sport lorsqu’ils accompagnent le « client » pour une promenade à vélo. « On a beaucoup de difficulté à se trouver des vêtements qui vont faire par-dessus notre équipement. On a toute une panoplie de vêtements plus grands que nos vêtements personnels, pour les différents contextes », explique Gabrielle Drouin.

Lève-tôt

Pour le quart de travail du matin, les agents arrivent à 6 h et tiennent leur première réunion à 6 h 15, pour discuter des dernières évaluations de la menace. « Ça peut être quelque chose qui se passe ailleurs dans le monde et qui peut avoir un impact chez nous, ou inspirer des imitateurs », explique la gendarme Mélanie Mitchell. En regardant les nouvelles, les agents notent naturellement ce qui pourrait avoir des répercussions sur leur travail, comme les événements politiques et les manifestations.

Soucieux de s’améliorer

Au fil des époques, la GRC a évidemment connu des problèmes liés à la sécurité des élus. Un homme est entré chez Jean Chrétien avec un couteau. Un rapport a critiqué le manque de vérifications quant à la présence d’un ex-extrémiste sikh à une activité de M. Trudeau. Mitch Monette, lui, souligne l’entartage de Jean Chrétien, en 2000, comme une situation qui ne doit jamais se reproduire. Chaque fois, une rétroaction est effectuée pour tirer des leçons de l’événement.

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