Livre

(Sur)vivre avec des triplés

Catherine Mathys raconte dans son livre Aventures de triplés comment elle a survécu – n’ayons pas peur des mots – à cette parentalité hors norme. Un récit très authentique, où en l’espace de quelques minutes, lors de sa première échographie, sa vie a complètement changé.

En vous lisant, on se dit : « Je n’ai pas envie d’avoir des triplés ! »

Tant mieux, car les gens me considèrent souvent comme très chanceuse d’avoir eu des triplés, comme si j’avais gagné à la loterie. Disons qu’il y a moyen de faire plus facile quand on veut des enfants.

« Ta famille est faite d’un seul coup. C’est réglé ! » C’est ce qu’on vous dit tout le temps ?

Oui, et je suis étonnée. Il y a une notion de performance qui est rattachée à la parentalité. « Vous avez tout eu d’un seul coup, et en plus, deux garçons et une fille. C’est formidable ! Quelle chance ! Tout est réglé, vous avez les deux sexes ! » Chanceuse de quoi ? De ne m’absenter qu’une seule fois du travail pour le congé de maternité ? C’est mieux pour ma carrière ? Moins compliqué d’avoir une seule grossesse ? Il y a une notion étrange d’efficacité qui soulève des questions et qui est très particulière.

C’est le choc lorsque vous apprenez à l’échographie qu’il y a trois embryons ?

Oui, c’est le ciel qui nous tombe sur la tête. Il y a eu deux chocs, le premier est d’apprendre qu’il y a trois embryons. Le deuxième, dans les minutes qui suivent, est lorsque le médecin vous dit que vous vous exposez à une grossesse très difficile qui comporte beaucoup de risques pour vous et pour la santé des enfants et qu’il faudrait donc penser à faire une réduction embryonnaire, c’est-à-dire réduire à deux le nombre d’embryons. Les médecins nous disent : « Vaut mieux avoir des jumeaux en santé que des triplés handicapés. » On nous parle de toutes sortes de maladies possibles, de paralysie cérébrale, de cécité, de conditions qui peuvent affecter des triplés à cause de la prématurité, car c’est la grande inconnue de l’équation. « Faites-le pour la santé des enfants », m’ont conseillé deux médecins, nous avions une pression terrible. Nous sommes vraiment seuls devant ce choix douloureux et il faut y aller en toute connaissance de cause.

Vos triplés sont nés à 31 semaines et 2 jours, ils sont prématurés, et après quelques semaines à l’hôpital, ponctuées de deux déménagements, ils arrivent enfin à la maison…

Ça fait peur, cette arrivée à la maison, car nous étions très entourés à l’hôpital entre les médecins, infirmières et préposés qui s’occupaient de nos bébés 24 heures sur 24, c’était rassurant. Il y a aussi la crainte de quitter ce milieu aseptisé pour rentrer à la maison dans un environnement moins protégé. Et désormais, c’était à nous, les parents, de nous lancer et de remplacer tous ces gens expérimentés. On apprend sur le tas.

Est-ce qu’il y a beaucoup d’idées reçues sur les triplés ?

Il y a beaucoup de curiosité sur les triplés, c’est très rare, c’est 0,07 % des naissances en 2013, c’est normal que ça suscite de l’intérêt. Les gens pensent qu’une fois à la maison, on est pris en charge par l’État, qu’on a de l’aide, mais ce n’est absolument pas le cas. On a, dès la naissance, une subvention unique de 6000 $ pour les triplés, mais après, c’est : débrouillez-vous ! Il y a parfois des CLSC qui peuvent apporter du soutien, mais ça dépend des régions et de la ville où on habite. Dans notre cas, à Longueuil, il n’y avait qu’une seule personne au CLSC qui faisait les visites à domicile et elle était débordée, évidemment.

Vous avez fait appel à vos proches pour vous aider ?

Oui, j’avais besoin de bras ! J’ai donc fait appel à mes proches, les grands-mères, amis, familles, voisins, et des bénévoles, il y a eu toutes sortes de gens qui sont venus à la maison. C’était une PME, on faisait des horaires, chacun avait son « shift ». Ça demandait une organisation quasi militaire la première année pour pouvoir passer à travers les biberons et les couches et pour pouvoir dormir un peu.

Vos triplés ont quatre ans et demi. Avec un peu de recul, quel moment a été le plus difficile jusqu’à maintenant ?

La décision de les garder tous les trois a été le moment le plus difficile psychologiquement. Le reste, c’est de l’organisation, du manque de sommeil, du ras-le-bol de ne jamais pouvoir s’asseoir et se reposer, mais tout ça, ça passe, ça évolue. La pénible phase des couches est terminée. Je dirais que la première année est la plus difficile, car nous sommes en mode survie, survie des parents, mais surtout des enfants. On veut qu’ils grandissent bien, on s’assure qu’ils se développent au même rythme que les autres enfants, on se sent parfois coupable et on se demande si on en fait assez. Après, il faut apprendre à jongler avec la vie de tous les jours de parents qui travaillent. Chaque année a ses défis, mais c’est possible de trouver un équilibre dans tout ça. Vous savez, on a créé un groupe de parents de triplés sur Facebook et il y en a pour qui la naissance de triplés est arrivée après deux enfants… Ils en voulaient un petit troisième et en ont maintenant cinq ! Leur situation est donc plus complexe que la mienne, vous imaginez !

Est-ce qu’il y a un truc dont vous voulez nous faire part ?

Je dirai que la simplicité passe par la synchronisation des biberons, des couches, des dodos. Ça veut dire que tout le monde boit en même temps, même si on n’a pas soif. Les besoins individuels sont un peu mis de côté, c’est la vie en groupe. Nos triplés commencent à prendre conscience de leur groupe et ils voient les autres enfants comme un phénomène étrange. « Pourquoi les autres naissent-ils seuls ? », s’interrogent-ils. Tant mieux ! On a peut-être réussi à leur insuffler une impression de normalité.

De 0 à 1 an, les statistiques personnelles de Catherine Mathys

6048 couches

3864 biberons

1344 heures de sommeil (au lieu de 2700)

1200 km en poussette

672 heures de vaisselle

41 aides précieuses

Aventures de triplés

Catherine Mathys

VLB éditeur

190 pages

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