Chronique

Un homme en colère

Il y a eu plus de « drama » au Grand Prix du Canada, hier, que dans un bal de finissants. Des luttes féroces. Des dépassements. Une engueulade surréaliste entre un pilote (Kevin Magnussen) et son patron. Surtout, une pénalité qui a privé le premier arrivé (Sebastian Vettel) de la victoire.

Ça fait de la très bonne télévision.

Mais si vous avez éteint votre écran à la fin de la course, vous avez raté le vrai spectacle. Celui qui s’est déroulé dans les paddocks après. Soixante minutes de crises, de malaises et de chassés-croisés qui s’enchaînaient plus vite que les tours de piste. Sans doute l’heure la plus folle de la saison.

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Déjà, au 61e tour, on se doutait bien que l’après-course allait être endiablé. Les commissaires venaient d’imposer une pénalité de cinq secondes à Sebastian Vettel pour une manœuvre jugée dangereuse. Cela plaçait Lewis Hamilton en tête du classement virtuel.

Le pilote de Ferrari fulminait. Son ingénieur lui a demandé de rester concentré. « Je suis concentré. Mais ils nous volent la course ! » a répliqué un Vettel en colère.

Neuf tours plus tard, la victoire de Lewis Hamilton était confirmée. Pendant que l’Anglais faisait son tour d’honneur, l’Allemand se défoulait sur la radio de son équipe.

« Il faut être absolument aveugle pour penser que je peux passer dans l’herbe et contrôler la voiture. J’ai été chanceux de ne pas frapper le mur. Où diable devais-je aller ? Ce n’est pas juste. Je ne peux pas rester calme. C’est injuste. Je suis en colère – et j’ai le droit de l’être. »

Sebastian Vettel est ensuite allé conduire sa voiture au garage. Il a traversé l’atelier, la promenade des paddocks et est allé s’engouffrer dans la tente qui sert de quartier général à Ferrari. Là, il a boudé. Quelques minutes. Comme un enfant à qui on refuse un œuf magique dans la machine distributrice du centre commercial.

« À ce moment, a-t-il raconté plus tard, je ne voulais pas vraiment rejoindre [les cérémonies]. J’étais fâché, déçu. Je pense que tout le monde comprend pourquoi. Mais par respect pour Lewis, Charles [Leclerc] et les représentants de Mercedes, je suis allé vers le podium. »

Entre sa cachette et le podium, Vettel s’est arrêté près des voitures, devant nous. Il faisait très chaud. Trente degrés Celsius sur la piste. La tension rendait l’air irrespirable. Dans un geste de frustration, le pilote de Ferrari a déplacé le panneau numéro 2 devant la Mercedes de Lewis Hamilton. Et installé le panneau numéro 1 devant l’espace de stationnement réservé à son bolide.

Après cette saute d’humeur, Sebastian Vettel a croisé Lewis Hamilton dans l’antichambre. L’échange a été bref. « Où étais-je censé aller ? » s’est-il plaint en serrant la main du vainqueur. Hamilton a gardé le silence. Puis les deux hommes se sont dirigés vers le podium.

Bon joueur, Lewis Hamilton a invité son rival sur la première marche et lui a fait l’accolade. Sebastian Vettel a semblé apprécier. Tellement que lorsqu’il est redescendu sur la deuxième marche, il a subtilement laissé son pied gauche tout en haut.

La foule a apprécié la raillerie. Elle a applaudi chaleureusement Vettel… et conspué bruyamment Hamilton. Deux fois plutôt qu’une. Gros malaise. Vettel, gêné, est intervenu. « Les gens ne devraient pas huer Lewis. En fait, ils devraient huer [les commissaires pour] leurs drôles de décisions… »

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Ça, c’était seulement le premier quart d’heure. Il restait la conférence de presse – obligatoire pour les trois premiers. Nous sommes remontés à l’étage. Sebastian Vettel et Charles Leclerc nous ont suivis, 15 minutes plus tard. Lewis Hamilton était en retard.

Pour meubler l’attente, un journaliste a lancé à Vettel : « Vous vous êtes fait voler ! »

Réponse de l’Allemand : « Je suis d’accord avec vous ! »

Ça donnait le ton. Sebastian Vettel a reconnu sans ambages qu’il aurait préféré être ailleurs – « je suis ici parce que je suis obligé ». Mais il a profité de sa tribune pour s’en prendre à nouveau aux commissaires.

« C’est un peu bizarre d’être assis ici et de ne pas avoir gagné la course même si je suis le premier à avoir passé la ligne d’arrivée. Je ne pense pas avoir fait quelque chose de mal. Je n’aurais pas pu agir différemment. Pour tout dire, je ne sais pas c’est quoi, le problème. Je pense que tout le monde est d’accord avec moi.

– Et saviez-vous où se trouvait Lewis à ce moment ?

– Non ! Comment j’aurais pu ? J’ai deux mains et elles étaient sur le volant, à tenter de garder le contrôle sur la voiture. Je sais que nous sommes bons pour accomplir plusieurs tâches en même temps. Mais s’il est nécessaire de conduire, de ramener la voiture en piste peut-être d’une seule main, d’utiliser l’autre pour s’essuyer et peser sur le bouton radio et parler à l’équipe en même temps… Désolé, je ne me qualifie pas. »

Ça suintait le malaise. Lewis Hamilton, assis à sa gauche, cherchait les mots justes pour faire descendre la pression. Il a trouvé une bonne formule : « Je ressens une sensation de vide aujourd’hui… »

Après une demi-heure, tout avait été dit. Tout le monde a retrouvé ses quartiers. Lewis Hamilton chez Mercedes. Sebastian Vettel et Charles Leclerc chez Ferrari. Les fans de la Scuderia sont retournés vers le métro, fâchés. Tout le monde a quitté le circuit un peu tristounet.

Dommage.

Ce Grand Prix était déjà spectaculaire. Les commissaires n’avaient pas besoin de voler la vedette aux pilotes.

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