Derrière la porte

La petite libido d’Isabelle

Pause vous propose chaque samedi un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

CETTE SEMAINE : Isabelle*, 56 ans

Isabelle*, 56 ans, a une « petite libido ». Longtemps, elle s’est sentie « pas normale », voire « handicapée ». Une thérapie plus tard, elle a appris à s’accepter, et finalement s’affirmer. Parce qu’une petite libido n’est pas moins importante qu’une grosse. Qu’on se le dise.

Elle nous a donné rendez-vous à la gare Centrale, un petit matin pluvieux. À peine assise, la coquette dame à la voix douce et posée se plonge dans les confidences, par un léger détour troublant. « Je suis bénévole en oncologie au CHUM », commence-t-elle tout de go. On se demande d’abord où elle veut en venir, mais très vite, on saisit son propos. C’est qu’elle nous parle ici d’une patiente mourante, dans la quarantaine. Son mari était apparemment « très présent ». Et voilà que malgré la maladie, les médecins lui ont donné la permission ultime de rentrer chez elle, une fin de semaine. « Tu penses que je peux avoir une relation sexuelle avec elle ? lui a alors demandé l’homme. Depuis qu’elle est malade… Moi, j’ai des grands besoins… »

À ce jour, Isabelle n’en revient toujours pas. « Je venais de la voir. Elle avait peine à parler. Elle était d’une maigreur incroyable. Ça m’a vraiment choquée… », dit-elle, les yeux écarquillés. Deux semaines plus tard, la jeune femme mourait.

L’histoire ne dit pas ce qui est arrivé au sein du couple. Mais « mon Dieu ! », laisse tomber Isabelle à plusieurs reprises…

« Je trouve qu’on donne vraiment beaucoup d’importance au sexe… »

— Isabelle, 56 ans

Sans transition, Isabelle poursuit ici avec le récit de sa vie. On l’écoute, sans poser trop de questions. C’est que ses souvenirs sont fluides et limpides. Elle a donc eu sa première relation sexuelle à 17 ans (« très bien, très, très bien »), avant de rencontrer l’homme qui allait devenir son mari, début vingtaine. Ensemble, ils ont eu quatre enfants, dont Isabelle parle avec grande fierté. « On s’aimait beaucoup, moi et mon mari », dit-elle, avant d’enchaîner : « Mais moi, je n’ai jamais eu un grand désir sexuel. J’avais un désir ordinaire. Je ne suis pas frigide, mais mon mari avait plus d’attentes que moi. » Comment cela ? Elle se souvient qu’il se justifiait en disant : « Ça me relaxe ! » Isabelle ne fait pas de lien avec son anecdote du début, mais s’interroge : « Mais lui, il n’a jamais pensé, je ne sais pas, moi, aller nager ? »

Si elle prenait plaisir pendant les relations ? « Oui, répond-elle. Oui, oui, oui, oui. Mais j’ai une petite libido ! »

Quelque part, elle sait qu’elle a certainement rendu son mari malheureux. « Mais j’avais quatre enfants, je travaillais, j’étais cadre, j’avais un travail exigeant, justifie-t-elle. Ses attentes étaient trop pour moi. » Le soir, elle n’avait tout simplement « pas le goût ». « J’ai vraiment besoin de dormir. »

L’avis du sexologue

Le couple a fini par consulter. Il y a de cela 20 ans. Et Isabelle ne cache pas que, ce faisant, elle s’est sentie « pas normale ». « À un moment donné, quand on a une libido moyenne, on se sent dévalué par rapport à ceux qui s’expriment et réclament… », laisse-t-elle tomber.

En consultation, le sexologue leur a en effet proposé de « chacun faire un bout de chemin ». Pour Isabelle, cela voulait dire augmenter, au moyen de jeux et de jouets (pourquoi pas du Nutella), sa libido. « Et moi je pensais : “Oh non, on va devoir laver les draps, se souvient-elle. Encore une autre affaire à faire…” » Et puis pour quoi faire ? « Je suis loin d’être frustrée, moi, souligne-t-elle. Je suis coquette, sensuelle, j’adore les tissus, la mode, la décoration. Mes enfants ont toujours été couverts de bisous, fait-elle valoir. Je ne suis pas du tout distante avec personne ! »

Bref, au fil de toutes ces rencontres, Isabelle s’est sentie totalement incomprise.

« Comme si son désir à lui était plus important, plus valide. Comme si son grand désir à lui avait plus de valeur que le mien, qui est moindre. »

— Isabelle

« Je ne peux pas marcher sur ce que je suis moi, pour faire plaisir à mon mari, poursuit-elle. Ça a l’air égoïste, hein ? »

Pour arriver à s’affirmer ainsi, on devine qu’Isabelle a fait du chemin. Elle confirme avoir eu une révélation, un soir, en écoutant une entrevue avec une femme plus âgée, qui confirmait, comme elle, avoir peu d’énergie en soirée, « au grand dam de son mari ». « Je me suis dit que peut-être on n’a pas tous les mêmes niveaux d’énergie vitale », résume-t-elle.

On finit par la questionner un peu. Est-ce que ç’a toujours été le cas ? « Oui, oui, oui ! » Même aux débuts ? « Oui ! » « Je n’ai pas de problème à jouir, je ne suis pas pudique, insiste-t-elle. C’est juste que j’ai une libido moindre. Et je ne suis certainement pas la seule ! »

Sexualité surévaluée ?

Après le sexologue, Isabelle a décidé de consulter, en solo cette fois, un psychologue. « Est-ce moi qui suis anormale ? J’ai travaillé ça, pour prendre possession de mes désirs, possession de ce que je suis. »

C’est d’ailleurs pour cela, très exactement, qu’Isabelle a voulu nous rencontrer. Pour démontrer que non, tout le monde ne carbure pas au sexe. Elle qui ne parle jamais de sexualité (« c’est de l’ordre de la vie privée ») croit que bien des gens, comme elle, se croient peut-être à tort « anormaux ». « On a simplement moins de désir. Comme les gens qui ont moins d’appétit. Ou moins d’énergie », avance-t-elle.

« C’est un peu comme la cuisine : on fait des émissions de cuisine, mais dans le fond, qui a le temps de faire tout ça quand tu travailles et que tu as des enfants ? C’est peut-être surévalué. »

— Isabelle

Peut-être serait-il d’ailleurs temps, poursuit-elle, de valoriser une sexualité « moins surévaluée ». « Quelque chose de plus près des vrais besoins des gens. Dans le respect de l’autre… »

Ses réflexions sont touchantes de sincérité. Parce qu’à travers tout cela, elle a une belle vie, conclut-elle, « équilibrée », elle s’implique, ses enfants vont bien. « Je n’ai peut-être pas été la maîtresse rêvée, mais j’ai été la compagne, la femme et la mère des enfants [de mon mari]. Et je l’ai accompagné jusqu’à la fin. » Il s’est éteint il y a cinq ans.

Depuis, Isabelle ne veut d’ailleurs plus d’un amoureux. Ou alors seulement s’il est « sans attentes »…

* Prénom fictif, pour se confier en toute liberté

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.