Notre choix

À point nommé

Comédie dramatique
BlacKkKlansman
(VF : Opération infiltration)
Spike Lee
Avec John David Washington, Adam Driver, Laura Harrier
2 h 08
Quatre étoiles

Visiter le passé pour mieux comprendre le présent. C’est exactement ce que fait Spike Lee avec ce nouveau film, son meilleur depuis 25th Hour. Même s’il est nourri de colère, que d’aucuns estimeront justifiée à une époque où les questions de race et de notion d’identité sont plus que jamais exacerbées, BlacKkKlansman n’a pourtant rien du film « enragé ». À travers une histoire véridique, survenue dans les années 70, Spike Lee trouve une matière dans laquelle le caractère absurde de la situation révèle sa propre éloquence.

En fait, l’histoire est tellement surréaliste dans son essence qu’elle permet au cinéaste d’emprunter d’abord un ton plus léger, et de parsemer ensuite son récit de touches humoristiques. Cela dit, il a choisi de commencer son film avec l’une des séquences les plus célèbres de Gone with the Wind, un plan où l’on voit le drapeau confédéré surplombant un champ de bataille où gisent des centaines de soldats morts. Un extrait de Birth of a Nation sera aussi mis à contribution plus tard ; le cinéaste ne perd jamais de vue la représentation qu’on a faite de l’histoire dans un imaginaire collectif construit sans la participation des Afro-Américains.

On remarquera aussi cette participation d’Alec Baldwin, surprenant dans le rôle d’un suprémaciste blanc sorti d’une autre époque, qui essaie d’englober tout son discours raciste dans un message destiné à la télé.

Une infiltration saugrenue

Le récit saute alors aux années 70, alors qu’on y fait la rencontre de Ron Stallworth (John David Washington, excellent). Plaçant de façon impeccable sa coiffure afro, le jeune homme s’apprête à passer une entrevue dans une station de police pour y être embauché à titre d’officier. Il sera le premier Afro-Américain à obtenir un tel poste à la station de Colorado Springs. D’abord confiné à un rôle subalterne, Stallworth commence à se démarquer le jour où il décide de répondre à une petite annonce publiée par le Ku Klux Klan, qui compte recruter des membres pour installer une nouvelle filiale dans le secteur.

Avec l’aide d’un collègue juif (Adam Driver, tout aussi excellent), délégué pour emprunter son identité lors des rencontres avec les membres du KKK en chair et en os, Stallworth parviendra à infiltrer l’organisation raciste pour arriver à la démanteler. L’enquête atteindra son point culminant le jour où il attirera dans ses filets David Duke (Topher Grace), alors « grand wizard » sur le plan national. Cet ancien membre du Ku Klux Klan sera aussi vu, en vrai, en train de déclarer qu’il faut « reprendre l’Amérique » dans un extrait croqué pas plus tard que l’an dernier…

Cinéaste et polémiste

Car au-delà de cette affaire, quand même inusitée, le cinéaste évoque avant tout la question raciale à l’aune de l’ère Trump.

Non seulement Spike Lee truffe-t-il son dialogue de formules utilisées par les partisans du président, dont fait partie David Duke, mais aussi il laisse progressivement de côté le ton humoristique dans le dernier acte pour dénoncer la présente administration.

Pour ce faire, il insère des images tirées du drame de Charlottesville, survenu il y a un an, ainsi que la déclaration controversée du président, qui avait alors dit que de « bonnes personnes » se trouvaient aussi au sein des milices d’extrême droite.

L’utilisation de ces images réelles, et leur impact très puissant, rappelle d’ailleurs un peu la façon avec laquelle Ari Folman avait conclu son film d’animation Valse avec Bachir il y a 10 ans. Avec le même effet.

On pourra alléguer une relative absence de subtilité dans l’approche du cinéaste, tout en voyant en BlacKkKlansman, qui prend aussi l’affiche en version française sous le titre Opération infiltration, un miroir de l’époque dans laquelle on vit, guère subtile non plus sur le plan de la rhétorique.

Dans ce film, lauréat du Grand Prix du Festival de Cannes cette année, Spike Lee fait vibrer à la fois sa fibre polémiste et ses talents de cinéaste. Il ne pouvait choisir meilleur moment.

D’une indéniable efficacité

Science-fiction
Dans la brume
Daniel Roby
Avec Romain Duris, Olga Kurylenko, Fantine Harduin
1 h 29
Trois étoiles et demie

SynoPsis

Alors qu’un brouillard toxique se répand dans les rues de Paris, un couple réfugié dans les hauteurs d’un immeuble doit trouver un moyen de s’occuper de sa fille malade, qui doit vivre en permanence dans un caisson stérile pour assurer sa survie.

Que voilà un film troublant ! Même si le récit franchit parfois les limites de la plausibilité, force est d’en reconnaître l’indéniable efficacité. D’entrée de jeu, Daniel Roby (Funkytown, Louis Cyr – L’homme le plus fort du monde) installe un climat de tension alors qu’un épais brouillard venu des profondeurs de la Terre recouvre l’ensemble de la ville de Paris.

Fait inusité, ce mystérieux nuage toxique, dans lequel les humains meurent rapidement, ne se déploie pas au-delà d’une certaine hauteur, faisant sans doute de cet élément l’aspect le plus astucieux d’un récit qui se transforme rapidement en une histoire de survie familiale. La fille préadolescente d’un couple étant atteinte d’une maladie qui la force à vivre à l’intérieur d’une « bulle » aseptisée de tout, entourée du nuage mais tout de même protégée, ajoute à l’angoisse.

Le cinéaste québécois, appelé à la barre de cette rare production française de genre, mène le tout avec assurance, d’autant qu’il a eu deux pointures à sa disposition. Comme toujours, Romain Duris est impeccable, ici dans son rôle de père en mission. Et Olga Kurylenko tire aussi très bien son épingle du jeu, dans un film où l’action en mode survie prend résolument le pas sur la psychologie.

Le dénouement risque cependant de laisser certains spectateurs sur leur faim…

Critique

Un documentaire poignant

Documentaire
McQueen
D’Ian Bonhôte et Peter Ettedgui
Trois étoiles et demie

SynoPsis 

Réalisé par Ian Bonhôte et Peter Ettedgui, McQueen trace le portait du controversé couturier britannique Alexander McQueen, surnommé le hooligan de la mode. À travers des témoignages poignants d’amis, de collègues et de membres de sa famille, on plonge dans l’univers de celui qu’on qualifie de couturier le plus doué de sa génération.

La personnalité d’Alexander McQueen fascine, tout comme son immense créativité. La réussite de ce documentaire réside dans la présence de nombreuses vidéos maison intimes et inédites. On voit notamment le jeune McQueen, peu conventionnel et sans le sou, fraîchement nommé directeur artistique de la maison française Givenchy qui débarque à Paris avec son équipe dans les salons feutrés de la haute couture. Le contraste des univers est frappant : un groupe d’enfants agités entrent dans la cour des grands.

Son ancien assistant Sebastien Pons est un personnage clé de ce film. Il témoigne avec émotion des bons tout comme des mauvais moments passés avec McQueen, dont il admirait le talent, la folie et le sens de la provocation. Tout était permis avec lui, il n’y avait pas de limites. C’est ce que les réalisateurs nous montrent avec justesse, sans sensationnalisme. 

Le documentaire saisit bien la personnalité complexe du créateur visionnaire, ses inspirations, ses obsessions, son amour pour la nature et pour ses chiens, ses amitiés tumultueuses, notamment avec l’excentrique femme de mode Isabella Blow, qui l’a aidé à ses débuts. Les témoignages apportent tous différents points de vue sur le créateur, et tentent de percer le mystère de son ascension et de sa chute. Triste, torturé, incontrôlable, usé par la drogue et l’alcool, Alexander McQueen s’est suicidé en 2010, la veille des obsèques de sa mère.

En plus des coulisses de l’univers de la mode, les images de ses défilés spectaculaires sont aussi au cœur de ce film, car ils étaient d’incroyables mises en scène qui ont marqué les esprits, dont le dernier et légendaire Plato’s Atlantis qui relève de la science-fiction.

Critique

Sans rébellion, sans colère…

Drame
The Miseducation of Cameron Post
Desiree Akhavan
Avec Chloë Grace Moretz, Quinn Shephard, Sasha Lane
1 h 30
Trois étoiles

SynoPsis

Dans les années 90, une adolescente orpheline est envoyée dans un camp chrétien où on « rééduque » les jeunes homosexuels en leur faisant subir une thérapie de conversion pour contrer leurs inclinations naturelles…

Grand Prix au festival de Sundance, ce deuxième long métrage de Desiree Akhavan (Appropriate Behavior) arrive alors qu’un vent de conservatisme souffle sur l’Amérique, particulièrement à une époque où la notion de « liberté religieuse » entre en conflit avec les revendications de la communauté LGBTQ dans les cours de justice.

Cela étant, on se serait attendu à ce que la réalisatrice propose un film un peu moins sage. En portant à l’écran le premier roman d’Emily M. Danforth, publié il y a six ans, Desiree Akhavan vise essentiellement un public adolescent et aborde cette histoire de façon sincère, mais un peu en surface. L’aspect un peu plus subversif du récit réside cependant dans les rencontres que fait Cameron, interprétée par Chloë Grace Moretz, au sein même de ce camp de rééducation, avec d’autres jeunes qui, comme elle, tentent de rester fidèles à leur nature.

L’histoire est intéressante et on sent bien l’attention que porte la réalisatrice à ses personnages, d’autant que le récit est campé à l’époque de sa jeunesse. Le traitement narratif est toutefois un peu mou. Ce film aurait sans doute gagné à être mû par un peu plus de rébellion, d’indignation et de colère.

Notez que ce film prend aussi l’affiche en version originale sous-titrée, sous le titre La rééducation de Cameron Post.

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